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Les portraits du jeudi (soir), par Monique Royer

Où naissent les convictions ?

Philippe Watrelot

8 janvier 2016

Philippe Watrelot a quitté le costume de Président du CRAP-Cahiers pédagogiques, rôle qu’il a investi huit ans durant. L’engagement militant est dans son parcours une constante où le choix de la pédagogie a tout à voir avec le fil personnel de l’histoire. Rencontre avec un enseignant qui raconte des situations qui lui sont propres, mais souvent partagées, entre le singulier et l’universel.


« Pour moi les convictions pédagogiques naissent dans l’enfance. » Enfant d’un ouvrier chaudronnier à Air France et d’une employée à Rungis, il se revendique « pur fils de la banlieue sud ». À l’école, sa mémoire lui offre une scolarité sans histoire même s’il ne comprend pas très bien à quoi cela sert et ce qu’il fait dans un lieu qu’il ne pense pas pour lui. « Mon origine sociale pesait énormément sur mon ressenti, mon sentiment d’imposture. » Le collège ne marque aucune rupture avec une certaine logique utilitariste mais c’est là que l’envie de devenir enseignant émerge, en subissant les remarques acerbes d’un professeur de mathématiques. « On dit souvent qu’on devient prof par admiration, moi c’était plutôt par contradiction, pour ne pas être comme lui. »

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Quand j’étais président…

Au lycée enfin, l’école affiche un sens lorsqu’une séquence interdisciplinaire mêlant français et sciences économiques et sociales est proposée autour du thème de la condition ouvrière. « Ça a été une sorte de choc, je me suis rendu compte que l’école pouvait parler de moi, de mon origine. » Pour effectuer le travail demandé, il part interviewer un grand cousin de son père, ancien mineur, dans le berceau de sa famille, au cœur du Nord-Pas-de-Calais. Il se passionne pour le thème et une première conviction forte nait : « Pour que l’école fonctionne, il faut que ça passe par le sens. »

Les jolies colonies de vacances

Les premiers engagements se vivent en colonies de vacances où il sera animateur puis directeur pendant 20 ans et formateur pour les CEMEA, . Il puise dans les paroles de Gisèle de Failly, pédagogue et fondatrice de l’association, l’expression d’une autre conviction : celle que ce sont les valeurs qui guident l’action. Le rôle de l’adulte en éducation s’impose comme celui qui créé les conditions de l’autonomie, qui se place à côté, accompagne. En 1984, après trois ans en Alsace, il poursuit à Montgeron sa carrière d’enseignant en sciences économiques et sociales où il s’intègre rapidement dans une équipe qui développe des démarches de projets, de travail autonome. Les convictions se concrétisent dès le premier poste. « J’aurais pu choisir le français ou l’histoire-géographie qui m’intéressaient aussi. Les sciences économiques et sociales donnent des clés pour comprendre le monde dans lequel tu vis. C’est un outil d’émancipation . »

En parallèle, pour les CEMEA et les services sociaux de la Poste, il anime pendant dix ans des stages pré-bac lors des vacances de Pâques. Des élèves repérés en difficulté suivent des cours à la carte pendant quatre heures par jour, complétées par des activités de loisirs, culturelles ou sportives. Là encore, les méthodes pédagogiques actives et l’accompagnement constituent l’approche principale.

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Entre copies et CRAP…

Retour aux sources

Il enseigne aujourd’hui à Savigny-sur-Orge, sa ville natale, au lycée Jean-Baptiste-Corot où il a été élève. Le hasard fait bien les choses, en lui permettant de «  rendre ce que l’on m’a donné ». Il se souvient de la revue qu’Air France destinait à ses employés, dont son père faisait partie, et des conseils donnés à ceux qui prenaient l’avion pour se comporter sans ostentation. Il les avait décryptés avant de prendre lui-même l’avion à une époque où peu de familles modestes pouvaient le faire. Sans doute avait-il compris là que la compréhension des enjeux donne des leviers pour agir, émancipe.

Et c’est ce qu’aujourd’hui, à Savigny, il dit à ses élèves : « Nous sommes dans un jeu économique, social où vous n’avez pas les mêmes cartes que les autres mais vous pouvez jouer avec ces cartes. » Il explique la distribution inégale et s’attache à «  leur donner les outils pour comprendre, faire des choix ». Auparavant, il a bougé, enseigné dans d’autres lieux, dont le lycée français de New-York, témoin de la chute des tours jumelles et de l’effroi suscité qu’il a fallu accueillir, écouter.

De retour en France, en 2002, il est à la veille de la rentrée sans affectation et la proposition arrive de retourner là où le goût d’enseigner s’est développé. C’est pourtant l’impression de régresser qui le cueille lorsqu’il se retrouve dans la salle des profs à côté de celle qui était son enseignante. L’impression est fugace. « Je suis content d’être dans ce lycée. Je sens que je suis plus utile ici que je ne l’étais au lycée français de New-York, auprès d’élèves pour qui avoir le bac ou non ne changeait pas le destin. » Très vite, il devient aussi formateur auprès de futurs enseignants, à l’IUFM puis à l’Espé. Il pratique en fait ce qu’il conseille à ses jeunes collègues : avoir d’autres activités dans la vie, « avoir plusieurs situations de réussite pour ne pas surinvestir son métier de prof ». Rapidement, il s’engage auprès du CRAP-Cahiers pédagogiques, en tant que militant, secrétaire général, puis président.
Curieusement, c’est par ces activités annexes qu’il parvient le mieux à rendre compréhensible sa réalité professionnelle à ses parents. « Le métier de prof est un peu immatériel. En participant à l’écriture de la revue, de livres, à la production de DVD, j’ai fait des choses qui pour eux étaient concrètes. »

Le numérique et les réseaux

Il a investi à plein le rôle de Président du CRAP-Cahiers pédagogiques et le quitte aujourd’hui, sans regrets, regardant ce qui s’est construit, a évolué. Il constate l’évolution de la revue, le virage numérique pris pour accompagner les changements dans le monde éducatif provoqués par le développement de l’usage des Tice et l’émergence des réseaux sociaux. Il se réjouit du collectif qui ainsi voit le jour, de la sortie des enseignants innovants de leur isolement par la création de communautés virtuelles. Il s’inquiète dans un même temps de la virulence de certains propos sur les réseaux sociaux, de la violence des mots contre ceux qui sont nommés les « pédagogistes » ou « pedagogos ».

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Élèves au travail

Il ne prononce pas le mot de bilan pas plus qu’il ne dresse l’addition d’une surexposition due à son statut. Il exprime simplement la difficulté de mener conjointement au long cours l’activité d’enseignant et celle de responsable d’association. « Je me suis aperçu que plus je parlais pédagogie et moins j’en faisais, faute de temps. » Aujourd’hui, il a repris ses habits de professeur parmi les autres, heureux du chemin parcouru, des réalisations. « Une grande partie du métier d’enseignant est invisible car on ne voit pas l’effectivité du travail. Avec les Cahiers pédagogiques, j’ai vu aboutir des projets menés. » Il est satisfait aussi d’avoir respecté une forte conviction, celle qu’une association doit vivre au-delà des personnes qui la dirigent un temps. Une page est certes tournée, mais le mot fin est loin d’être inscrit dans le carnet de militant pédagogique de Philippe Watrelot. Le petit garçon qu’il était guette dans sa mémoire pour ne pas perdre de vue les origines de son chemin.

Monique Royer

Sur la librairie

 

Pédagogie : des utopies à la réalité
Qu’est-ce qui fait qu’un enseignant, un éducateur, sort des sentiers battus et s’avance sur les chemins de l’expérimentation et de l’innovation ? Qu’est-ce qui le met, l’a mis en mouvement ? Quels sont les utopies, les projets, les rêves, les modèles peut-être qui font entrer dans un collectif, un mouvement pédagogique ?