Accueil > Publications > Les billets du mois > Non, ils ne parlent pas que de frites


Billet du mois (N°433 - mai 2005)

Non, ils ne parlent pas que de frites

Par Florence Castincaud


Dans l’ancien temps, en 1984, Patrice Ranjard a écrit Les enseignants persécutés [1]. On y pense irrésistiblement dans presque chaque conseil de classe ordinaire, à l’heure où les délégués prennent la parole.

Ils ont préparé, pourtant.

En heure de vie de classe, ils n’ont pas, comme le veut la légende, passé leur temps à demander plus de frites à la cantine. Moyennant un dispositif un peu plus régulé que le simple appel aux doigts levés (liste préalable de questions, présidence et secrétariat de séance confiés à un élève, vote sur chaque proposition...) ils ont trié les points qui devaient faire l’objet d’une communication au conseil de classe et ceux qui étaient à régler autrement.

Arrivés là, ils ont - prenons un exemple ordinaire - trois choses à dire :

Certains professeurs (sans le vouloir, précisent-ils courtoisement) nous manquent de respect. On aimerait bien que cela cesse.

Comme nos sacs sont lourds, on aimerait pouvoir apporter un livre pour deux.

On aimerait, dans telle et telle matière, être plus entraînés aux épreuves en temps limité que nous demande l’examen.

Est-ce donc si difficile pour nous, adultes, d’écouter sans nous sentir mis en accusation, et de répondre quelque chose qui fasse croire à l’utilité de la parole ? Apparemment oui, c’est difficile, puisque, nous le savons bien, la plupart du temps, un non-dialogue s’installe, rapidement clos par la nécessité de passer à la suite. Tenez, quelle réponse standard imaginez-vous pour chacun des trois points ci-dessus ? Formulez-la, ce sera la bonne.

Le lendemain, c’est le compte rendu des délégués à la classe. Il n’est pas très à l’aise, le professeur principal, il sent que ce n’est pas glorieux ; pas grave, la classe n’y croit plus non plus.
Pour sortir de ce jeu des cases fermées, où le professeur principal, forcément démagogique (et c’est vrai que la dérive est possible) de laisser ainsi parler les élèves, fulmine contre ce conseil forcément incapable de faire autre chose que rendre ses verdicts, quelle autre issue que l’équipe ? Une vraie équipe qui travaillerait ensemble au long de l’année et établirait des relations de confiance, seules garantes d’une parole de qualité.

On en est loin, et la loi qui se prépare ne nous y pousse pas. Mais le quotidien des établissements nous y invite, il faudra y venir. Nous mettrons un peu moins de notre ego dans les relations avec les élèves et un peu plus de collectif. Nous nous formerons ensemble à rendre utile la parole des élèves et la nôtre, sans complaisance mais en croyant à leur vertu.

Et l’histoire des frites à la cantine ne nous fera plus rigoler.

Florence Castincaud


[1Ed. Robert Jauze.