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Tribune

Lettre au nouveau ministre de l’Éducation nationale

CRAP-Cahiers pédagogiques

14 avril 2014

Monsieur le ministre,

Notre mouvement, le CRAP-Cahiers pédagogiques vous félicite pour votre nomination à ce poste si essentiel et si difficile. Nous souhaitons vivement que vous repreniez ce qu’il y avait d’enthousiasmant dans le projet de votre prédécesseur, et en particulier cette mise en avant de la pédagogie, après tant d’années où elle a été dénigrée. Mais en même temps nous espérons que vous irez beaucoup plus loin dans la mise en œuvre, avec de l’audace et du courage politique, même si nous savons bien les nécessités de la concertation et des compromis.

Vous avez déclaré à plusieurs reprises : « je cognerai à la porte des salles de classe j’irai en salle des profs, et d’abord là où c’est difficile. C’est l’une de mes priorités. »
Nous vous invitons bien volontiers dans les établissements novateurs, là où on « refonde » vraiment l’école, dans la pratique, en évaluant différemment les élèves (classes dites « sans notes »), en mettant en place un accompagnement conséquent des élèves, en remettant en cause la rigidité de l’emploi du temps traditionnel ou encore en travaillant en partenariat avec d’autres acteurs, sans esprit de concurrence, et en particulier avec les collectivités territoriales. C’est de ces actions concrètes dont vous devez vous inspirer, nous semble-t-il.

Aller jusqu’au bout

Mais nous n’oublions pas tout ce qui a été enclenché depuis deux ans et qui doit maintenant aller jusqu’au bout. Citons quelques points qui nous tiennent à cœur.

Les programmes d’enseignement doivent être profondément transformés, dans leur logique même, et la nouvelle charte proposée par le Conseil supérieur des programmes ne doit surtout pas être un texte de plus, « pour la galerie ». Les nouveaux programmes doivent se conformer à la logique du socle commun, se préoccuper avant tout de ce qui est appris par les élèves et non sur ce qui est censé être enseigné et laisser de larges marges de manœuvre aux équipes sur le terrain.

La réforme dite des rythmes scolaires doit avancer, devenir surtout une manière nouvelle de repenser le temps de l’enfant et du jeune, dans la coopération entre l’école et les territoires . Vous savez sans doute pour avoir été ministre de l’économie sociale et solidaire, la force de propositions et d’action que peuvent constituer les associations dans la construction des projets éducatifs de territoires.
L’« assouplissement » ne doit pas rimer avec enterrement, mais doit faciliter la mise en place concrète, dans un pilotage souple et des bilans réguliers sur l’efficacité des dispositifs.

Les outils allant dans le sens d’une école commune jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire doivent être développés et là encore il s’agit de ne pas créer des structures bureaucratiques ou se contenter du formel, qu’on pense aux conseils école-collège et à la création d’un cycle commun entre le primaire et le collège.

Si un pas en avant a été fait concernant la redéfinition du métier enseignant, il est encore bien timide et doit être un point de départ et non d’arrivée. A l’heure du numérique, des nouvelles missions que doivent remplir les enseignants, on ne peut se contenter de repeindre la façade du décret de 1950.

Vous avez affirmé que votre objectif premier était de combattre les inégalités scolaires qui sont, dans notre pays, encore plus fortes que les inégalités sociales. Vous avez explicitement déclaré poursuivre les avancées concernant l’éducation prioritaire. Mais bien évidemment, la lutte pour plus d’égalité scolaire ne se limite pas à « donner plus à ceux qui ont moins » et doit concerner tous les établissements. Il faut notamment rouvrir le dossier de la carte scolaire.

Vous avez aussi mis l’accent sur les parcours artistiques et culturels : il faut en faire une « ardente obligation » dans les établissements, contre certains discours qui considèrent la culture comme un luxe pour les meilleurs élèves et qui opposent les apprentissages fondamentaux aux projets culturels.

Mais un des chantiers ouverts par votre prédécesseur et qui nous semble à revoir complètement, c’est celui de la formation des enseignants. Vous devez , sans langue de bois ou discours rassurant, affirmer que ce qui se fait dans les ESPÉ est loin, très loin de l’esprit de la refondation et de la transformation positive du métier. Il y a besoin d’un vrai « choc de simplification ». L’emprise universitaire s’alliant trop souvent à un mépris pour une vraie formation pédagogique, l’éviction dans la plupart des cas des formateurs actifs sur le terrain, la mauvaise organisation de l’alternance entre stages et formation, tout cela nous devons, hélas, le constater et il est temps de revoir complètement la mise en place de ce qui était un grand espoir pour nous. De même, il faut enfin remettre au premier plan la formation continue, sans attendre et en faire une priorité, y compris budgétaire, même si d’autres aspects doivent passer après (d’ailleurs, sans formation, un dispositif comme « plus de maîtres que de classes » peut-il être efficace ?)

Enfin, de nouveaux chantiers doivent être engagés, celui du bac notamment, même si nous savons combien il est délicat. Il reste sous sa forme actuelle inadapté, peu ouvert sur les compétences nécessaires dans le monde de demain : créativité, inventivité, capacité à affronter des situations complexes.

Repenser la gouvernance

Pour finir nous voulons insister sur un dernier point : celui de la mise en musique des réformes, ce qui pose la question des « corps intermédiaires » et en particulier des corps d’inspection. Trop souvent, ceux-ci ne sont pas à la hauteur du défi : autoritarisme ici, manque de convictions et scepticisme là, manière zélée de faire appliquer des textes à la lettre plutôt que dans leur esprit, difficulté à mettre en synergie les énergies. Nous ne pensons pas contradictoire d’allier confiance dans le terrain, dans les équipes et pilotage fort, en sachant que ce qui compte, ce sont bien les résultats obtenus en profondeur et non sur le papier de tableaux à remplir si fréquemment. Repenser la gouvernance de l’Éducation nationale est une des clés de sa rénovation.

Monsieur le ministre, dans la mise en œuvre de cette politique nouvelle, dans la continuité de la refondation, mais avec plus d’énergie et ayant conscience qu’il n’y a pas de temps à perdre, vous trouverez à vos côtés, même si c’est en toute indépendance et parfois en toute « impertinence », les mouvements d’éducation nouvelle comme le nôtre. Nous sommes plus que jamais prêts à mettre notre énergie, nos savoir-faire de plus de soixante ans, notre connaissance du terrain, notre capacité à diffuser les innovations et à mutualiser les expériences positives, au service d’une transformation de l’école française qui en a tant besoin.

Soyez certain, monsieur le ministre, de notre détermination.

Le CRAP-Cahiers pédagogiques, le 14 avril 2014

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Contributions à la concertation

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