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Le récit du commun. L’Histoire nationale racontée par les élèves

Sous la direction de Françoise Lantheaume et Jocelyn Létourneau, Presses universitaires de Lyon, 2016.

2 juin 2017

Dès que ce livre a paru, je me suis précipitée pour le lire. Le récit du commun : l’Histoire nationale racontée par les élèves. J’avais envie de lire ces textes, d’entendre ces voix me raconter des histoires, de voir comment ces narrateurs s’étaient débrouillés avec des faits, des personnages, un début et une fin, tout ce qu’ils savent, qu’ils mélangent, qu’ils ont oublié et qu’ils ignorent, pour en faire quelque chose qui aient un sens pour eux. Et d’y confronter, d’y reconnaître ou pas ce que moi je pourrais appeler histoire, et histoire de France.

J’ai d’abord été quelque peu freinée dans mon élan ! Ce livre est un livre de chercheurs, doté de références fréquentes et savantes, mais surtout l’ouvrage commence, comme le veut la loi du genre, par une problématisation serrée, suivie des présupposés méthodologiques qui garantissent le sérieux et la rationalité du propos.
Indispensable en ces temps de polémique autour du roman national, de l’enseignement de l’histoire, entre identité et mondialisation… Ici, on ne risque pas ici d’être manipulé par une accroche journalistique ou emporté dans la dérive des envolées lyriques.

Si toutefois vous ouvrez ce livre après un paquet de copies, ne vous laissez pas intimider ! Les chapitres peuvent se lire indépendamment les uns des autres. On peut commencer par la 2e partie, thématique, qui vous permettra de vous familiariser avec les questions posées de manière vivante et incarnée, d’entrevoir le vif des récits grâce aux nombreuses citations à la fois drôles et émouvantes car on y entend la voix de ces jeunes qui ont joué le jeu franchement, et de découvrir en même temps toutes les réflexions et les pistes ouvertes par les auteurs successifs. Vous aurez profit ensuite à revenir au début pour remettre l’analyse en perspective et en relier les enjeux. Et explorer les bibliographies de chaque chapitre, mines d’éclairages et de lectures ultérieures.

Il y a l’histoire qu’on enseigne dans les écoles et les lycées, il y a le roman national, récit aussi mythique que le roman familial, entre mémoire célébrée et secrets dévastateurs, il y a les médias, les films, les séries historiques, et les visites de châteaux ou de plages du débarquement avec la grand-mère ou les parents… et puis il y a des chercheurs qui se demandent ce que les enfants, les adolescents s’approprient dans tout cela. L’histoire de France racontée par les enfants, pour voir ce que leurs récits dévoilent de leurs représentations que nous autres, adultes et pédagogues, ne percevons que partiellement et occasionnellement.

L’équipe qui a mené ce travail est à la fois interdisciplinaire et internationale. Cette multiplicité de regards est réjouissante et les questions des uns nourrissent les pistes des autres. Je vous en propose quelques exemples très subjectivement grappillés.
Ainsi, la comparaison entre les récits de France métropolitaine et ceux de l’île de la Réunion montrent que le fait religieux est ici ignoré ou perçu comme un fait passé, potentiellement dangereux, face auquel la laïcité constitue une protection, quand il est perçu là-bas comme une réalité quotidienne, multiculturelle, et reliée à une valeur dominante, la tolérance.

Ainsi la réticence des élèves allemands à raconter d’un point de vue personnel l’histoire de leur pays – se faisant l’écho d’une méfiance répandue en Allemagne à l’égard de l’usage qui a été fait du roman national au XXe  siècle – éclaire en contrepoint la constance des élèves français à décliner quelques personnages et évènements qu’ils présentent comme fondateurs, «  et à la fin, c’est la démocratie et le peuple avec ses droits qui gagnent  ». Les élèves allemands organisent un constat et un jugement autour d’Hitler. Les élèves français orientent leur récit, de guerre en guerre, vers un présent qui serait définitivement apaisé. L’étude a été menée en 2012, auraient-ils aujourd’hui une autre vision ?

Ainsi la différence entre les récits français, qui donnent un statut particulier et fondateur aux deux guerres mondiales, et les récits des élèves genevois, dont la guerre est absente. Une menace plane toutefois sur leur pays, mais l’histoire qu’ils racontent est déconnectée des grands conflits mondiaux, ils racontent un pays comme une île où la neutralité est une valeur fondatrice.

Au fil des chapitres, cette question et d’autres reviennent. Quelle influence locale sur les récits des élèves par exemple ? En Corse, l’histoire de l’île est à peu près inconnue et ce qui en tient lieu, c’est une mémoire très sélective et commémorée, et l’attachement au village d’origine de la famille. C’est différent à La Réunion, où les élèves évoquent majoritairement l’histoire de l’esclavage, même si les personnages en sont très mythifiés. Il est vrai qu’ici l’histoire locale est enseignée, ce qui n’est pas le cas en métropole, même pour des territoires comme la Savoie française seulement depuis 150 ans.

Un élément commun : s’il arrive que la France soit attaquée de l’extérieur, menacée, et que le peuple se défende et ressorte plus fort, avec plus de droits, la France, elle, n’attaque pas ; elle s’agrandit !

C’est bien aussi la méthode adoptée qui est passionnante : donner la parole aux élèves non pas pour évaluer leurs connaissances, ou l’efficacité de l’enseignement qu’ils reçoivent, mais pour comprendre ce qu’ils font de leurs savoirs et de leur ignorance, de leur jugement aussi, quand ils construisent un récit qui répond, pour eux, à la consigne : raconte l’histoire du pays.

Les narrateurs disposaient d’à peine une heure pour rassembler leurs souvenirs, trouver une organisation plus ou moins intuitivement et écrire leur texte. Presque 2 000 élèves en fin de primaire pour le corpus français et plus de 3 500 lycéens juste après le collège. Voilà pour le cadre.

Par ailleurs les élèves étaient invités à dire, dans un questionnaire, d’où ils tiennent leurs informations, leurs connaissances. Question difficile mais ils répondent.
Les chercheurs prennent ces récits et leurs narrateurs au sérieux, ils ne préjugent pas de ce qu’ils devraient dire, ils ne comparent pas les textes à un récit type, ils ne les disqualifient pas en tant que récits quand ils se réduisent à des listes ou à une phrase, ce qui arrive aussi. Aucun jugement sur les erreurs, les à peu près, les oublis, les partis pris des élèves. Leurs récits sont leurs constructions. Les analyser pour les comprendre et les relier à des problématiques savantes, c’est le travail des chercheurs.

Dans le fil de leurs analyses, certains contributeurs de cet ouvrage collectif osent parfois une proposition : enseigner les faits en contrepoint de la mémoire mythifiée pour l’identifier comme telle ; enseigner l’histoire locale à côté de l’histoire nationale pour faire dialoguer les dynamiques à l’œuvre dans leur rencontre ; écouter les croyances et les convictions des élèves tels qu’ils sont, dans leur diversité, si l’on veut qu’ils puissent se questionner à leur tour pour construire des savoirs historiques qui leur permettent de se situer dans les enjeux contemporains.

Peut-être est-ce une utopie, se demande l’auteur de la conclusion. «  À l’encontre de ce que prétend le sens commun, il apparait que la majorité des élèves aiment l’histoire  » écrit-il. Mais les choses que savent les élèves ne relèvent pas toutes de l’histoire, plutôt de ce que l’auteur appelle mythistoire. Ils ont tendance aussi à tenter d’absoudre le passé d’un pays qu’ils aiment et dont ils sont fiers majoritairement. Ce faisant, ils ne font pas œuvre d’historiens mais d’un travail «  propre à tout être pensant et vivant dans un monde réel  » qui cherche à bien vivre dans le présent et «  dans une société à laquelle il s’identifie et dont il veut faire partie  ». Ce n’est pas l’objet de l’historien, mais le pédagogue ne peut en faire fi. Et j’ajouterais, quand les politiques ou chacun de nous convoquons l’histoire à l’appui de nos arguments, reconnaissons qu’il s’agit souvent moins d’histoire que de mythistoire, comme les collégiens.

Sylvie Floc’hlay