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Article paru dans le n° 331 des Cahiers pédagogiques, février 1995

Entre-deux : pouvoir dire où je suis…

Michelle Revin


Sur l’arc d’une terre promise qui se tend de la naissance à la mort, l’arc existentiel de l’orientation est imprimé, il s’ancre (et s’encre) dans l’origine perdue et plurielle ; tout était encore possible, et s’élance vers une fin incertaine mais qui sera unique.

Sur cet arc, à un point de son histoire, l’élève est interrogé : «  Que veux-tu faire plus tard ?  » Saisi dans cette interrogation, parfois il jubile : «  Je serai journaliste  », parfois il se tait, ou fait mine de ne pas s’intéresser à la question, parfois il se souvient du temps bienheureux où il pouvait triomphalement annoncer : «  Moi, quand j’s’rai grand, j’s’rai pompier.  » Les adultes souriaient.

L’adulte serait rassuré d’entendre une réponse, la bonne réponse, mais l’adolescent se pose et pose d’autres questions : Qui suis-je vraiment ? Comment être sûr que serai utile à quelqu’un ? Comment ne pas se tromper ? Comment ne pas s’ennuyer toute une vie à faire la même chose ? Et si vraiment je n’étais pas si bon que ça ?

Sur cet arc, des places sont à prendre : celle occupée par un parent qui désire la léguer – «  la place est chaude  », lit douillet d’une étude de notaire qui ne dispense pas l’heureux héritier des études juridiques qui «  ne sont pourtant pas sa tasse de thé !  » ou celle que le parent aurait voulu lui-même occuper, une place en vue, une place enviée, une place qui donne envie – place symbolique saturée par l’image. Des places sont déjà prises par un frère, une sœur, une cousine, une amie. Peut-être même n’y a-t-il pas de place du tout : «  En CP on m’avait prédit le pire.  »

Sur cet arc s’inscrivent, jour après jour, des microprojets : celui de jouer du piano, celui de s’occuper de handicapés, celui, tout simplement, d’apprendre, désir d’apprendre et de savoir dans le lieu bien réel et présent de l’école, si justement l’école n’est pas un «  non-lieu  ». Il est difficile de s’orienter, c’est-à-dire de faire le point pour partir, si le départ n’est pas suffisamment avouable : «  Je n’ose pas dire que j’ai redoublé deux fois.  » Alors l’image du BEP, pourtant désiré, est ternie par une honte parasite. Il y a aussi ce billet, piqué par le professeur, sur lequel était écrit : «  Dis-moi si tu m’aimes, j’ai besoin de le savoir avant la récréation.  » Que va devenir ce message de première urgence ?

Sur cet arc des projets, des constructions, l’élève doit parfois se séparer. Il va devoir quitter sa classe, ses camarades ou son établissement. «  Je ne veux pas perdre mes amis  » dit-il, prêt à choisir comme eux, «  vous savez, si on peut éviter de partir  » on reste… Au risque de le regretter plus tard. Ce que les parents et nos professeurs nous disent.  »

La séparation, c’est aussi se séparer de l’idéal professionnel qui a permis de rêver, de se rassurer, parfois de rassurer ses parents, d’attendre tout simplement.

Adolescente, je pensais devenir professeur d’éducation physique, cette profession envisagée me plaisait et mes parents acquiesçaient avec satisfaction. C’était un «  vrai-faux  » mensonge à mon entourage… J’avais tout à fait évalué le manque de plusieurs aptitudes, requises pour le concours d’entrée dans la formation. Et pourtant, je sais à quel point il fut important à ce moment-là que certains m’encouragent à m’entraîner… Le temps nécessaire pour trouver une autre «  issue  ». Ce souvenir personnel est sûrement mon meilleur souvenir d’une confiance accordée dans l’erreur du côté de la validité de mon projet, mais dans une vérité entendue du sens de mon projet. On ne parlait pas de «  projet d’orientation  », ni de «  projet personnel  »… La réponse «  institutionnelle  », et pourtant singulière, fut la bonne… J’eus le privilège de pouvoir participer aux cours d’EPS d’une autre classe, pendant le cours d’histoire… Toute une année scolaire.

Sur cet arc, nous demandons aux élèves d’être dans l’avant-coup de leur histoire, alors que nous-mêmes, adultes, dans l’après-coup d’une histoire plus avancée, nous parvenons à peine à en repérer le sens avec humilité.

Palimpseste infini de notre histoire, nous disposons de la dernière écriture.

Ce regard sur nous-mêmes nous oblige au respect infini dans cette écoute de jeunes qui prennent très au sérieux notre proposition d’élaborer un projet personnel d’orientation.

L’orientation prise au mot

L’orient désigne la partie de l’horizon où le soleil se lève. Orient signifie se lever, naître. En marine, orienter signifie brasser les vergues de façon que le vent frappe bien les voiles. Nous proposons aux élèves de «  brasser  » de l’orientation, c’est-à-dire de la prendre «  à bras le corps  » pour exister. Parce que le contexte professionnel, économique et social est rude, l’orientation ne doit pas fabriquer des victimes mais au contraire elle doit mettre les élèves debout, dignes, aptes à prendre le large.

Toute notre action pédagogique va proposer une même grande trajectoire de sens, du collège au lycée, qui s’appuiera sur ce mot : naître. Le processus d’orientation participe à la mise au monde du sujet à la mise à disposition de soi pour les autres. Nous proposons aux jeunes d’explorer les voies de l’orientation : il s’informe, il rencontre des professionnels, il trouve un lieu de stage, il peut parler de ses projets…

Toute la démarche éducative en orientation va alors être de créer, dans le lieu scolaire, une aire intermédiaire d’expériences, un berceau où la notion Il d’être adulte Il trouvera son origine, si les éducateurs se réfèrent moins à l’objet utilisé qu’à l’utilisation de l’objet.

Certains jeunes ont besoin d’avoir une conscience claire de leur avenir, d’autres vivent en maintenant une certaine opacité. Nos propositions d’orientation sont plurielles : leur utilisation singulière nous échappe en grande partie. Paradoxes sûrement… La bonne orientation vient de surcroît. Les élèves nous encouragent à continuer : «  C’est bien, vous n’en faites ni trop comme nos parents qui nous harcèlent, ni pas assez, notre tendance naturelle  »

Dans les établissements, le temps dont je dispose est, pour l’essentiel, passé en présence d’un (parfois plusieurs) élève ; psychologue à l’écoute d’une «  désorientation  » (à durée variable) qui pose problème. Il a pris rendez-vous pour mieux analyser les résultats de tests d’aptitude qu’il a choisi de passer, pour mieux comprendre ses réussites ou ses échecs partiels, pour dire sa passion de… Son incapacité à… Sa peur de… Son désir de… Il a pris rendez-vous pour être écouté tel qu’il est… Sans crainte d’être «  jugé  » voire même «  conseillé  » si telle n’est pas sa demande à ce moment-là.

Dans le cadre des entretiens d’orientation, les paroles énoncées portent étonnamment la marque d’une «  parole pleine  », une vérité du sujet parlant déferle entre deux interrogations de l’élève s’informant sur une filière…

«  Qu’est-ce qu’il y a comme formations dans la biologie ?… En fait, j’ai abandonné la médecine à 15 ans, je ne supportais plus que ma mère m’appelle le futur médecin quand j’allais la chercher au travail ; depuis je n’ai pas trouvé une autre profession qui pourrait me plaire autant.  »

Le cristal et la fumée

L’orientation se tisse entre les fils tendus de la chaîne, chaîne familiale de la répétition, de la redondance, d’une certaine régularité, d’une lignée… Et la trame imprévisible, parce que personnelle, singulière, de l’individu qui surprend toujours par ses réponses dans sa quête d’existence.

Les exemples sont infinis, parce que ce qui «  semble faire orientation  » est infini dans «  l’iceberg orientation  » avec sa partie visible, celle sur laquelle nous travaillons pédagogiquement, avec sa partie immergée, profonde, secrète, celle qui nous oblige au respect du mystère dans l’orientation de chaque vie humaine.

L’élève nous dit «  être sur un fil  ». L’accompagnant, nous sommes sur la ligne de flottaison de l’iceberg… Savants de nos outils d’orientation et ne sachant pas ce qui oriente au juste… Du moindre objet à l’événement le mieux organisé. Nous savons qu’il y a la parole entendue à l’insu de l’émetteur mais aussi le discours familial ou social dont personne n’est dupe de l’utilisation.

Désordre, malaise dans l’orientation, en fait, ordres divers qui nous échappent le plus souvent : ordre personnel, cognitif ou affectif, ordre familial, ordre sociologique, ordre économique, ordre politique, ordre historique…

Nous nous interrogeons sur les rôles et les compétences des personnes travaillant à l’accompagnement de l’élève dans son projet d’orientation. Ils sont complémentaires, selon nos professions et formations, selon notre réponse à nos interrogations : et si c’était à refaire ? Différemment traversées par les questions de l’orientation, nos réponses sont «  entre le cristal et la fumée  » (Atlan) : côté cristal, c’est, pour l’élève, avoir le sens de la réalité : il saura se situer sur la carte des formations et des professions ; côté fumée, ignorer le sens de son réel : l’élève, comme son entourage, ne sait pas d’où il est inconsciemment orienté. Nos actions se situent dans cet «  entre-deux  », entre réalité et réel.

Michelle Revin
Psychologue de l’éducation, collège-lycée Belmont lycée la Trinité Lyon


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