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Comment écrire sa thèse

Umberto Eco, éditions Flammarion, 2016 (1978 pour la première édition italienne)

30 novembre 2016

En 2016, il se soutient plus de 30 000 thèses par an en France, toutes disciplines confondues. Umberto Eco aurait-il mitonné la recette-miracle pour que chacun écrive la sienne ? Disons-le tout de suite, le titre est un peu trop général par rapport au projet initial de l’universitaire bolognais. Devenu professeur en 1975, après s’être penché sur l’œuvre esthétique de Saint-Thomas d’Aquin, il constate, comme bien d’autres, que l’accompagnement de la thèse di laurea, couronnement alors obligatoire des études universitaires italiennes, lui fait perdre en redites beaucoup de temps qui pourrait être consacré au fond, au contenu même du travail. Il publie en 1978 une première version de son livre et il le cantonne aux disciplines que l’on appelait alors humanistes. Aujourd’hui, elles sont désignées en France sous le nom de sciences humaines et sociales. Les éditions se succédant, il rédige en 1985 une nouvelle introduction qui est celle choisie par Flammarion pour situer le propos et ses limites. Traduit dans une vingtaine de langues, ce livre arrive un peu tardivement dans le paysage universitaire français mais une lecture distanciée d’enjeux immédiats et qui ne sera pas purement pratico-pratique procurera à la lectrice et au lecteur des informations globales bien utiles ainsi qu’un évident plaisir tant l’écriture de son auteur est inventive, malicieuse, pertinente et prête à sourire.

Qu’est-ce que la rédaction d’une thèse dans une université de masse ? La question est posée par un témoin de ce bouleversement. Le mouvement n’en était qu’à ses prémices dans l’Italie des «  années de plomb  ». L’auteur de Comment voyager avec un saumon marque son intérêt professoral pour la direction d’étudiants qui ne sont pas nés avec un thesaurus dans leur couche. Il sait que, dans bien des universités, les étudiants sont obligés de faire une thèse et il leur propose deux moyens illégaux pour faire face : le recrutement d’un mercenaire et la copie d’une thèse déjà soutenue. Bien évidemment, ces deux délits aboutissent de plus en plus au bannissement en raison des moyens modernes qui permettent de traquer les délinquants. Une autre hypothèse consiste, sous des cieux plus accueillants, à se poser la bonne question : ai-je vraiment l’intention de devenir docteur ? Si la réponse est positive, alors commence un parcours initiatique dont les règles essentielles sont édictées (p. 31) : choisir un sujet qui corresponde au projet personnel de l’étudiante ou de l’étudiant, que les sources requises soient accessibles et utilisables, que le cadre méthodologique soit à la portée de l’aventurier de la thèse émergente. Bizarrement, ce n’est qu’en note qu’est délivrée la règle essentielle : «  on n’est jamais assez circonspect sur le choix de sa directrice ou de son directeur  » !

S’en suit un itinéraire des plus classiques : le choix du sujet et la nécessité de sa délimitation stricte (d’autant plus que le projet original est d’accompagner une thèse italienne rédigée en six mois), l’alternative entre le théorique et l’expérimental, la question de la principale langue concernée (première, étrangère et/ou ancienne ?), les risques entraînés par un militantisme qui éloigne de la scientificité et confine à la politique (même si un sujet d’actualité peut être transformé en objet scientifique, passage savoureux sur l’étude – datée – de radios libres), le travail sur les sources primaires et secondaires illustré par les interprétations hasardeuses d’une citation de Jacques Maritain faussement attribuée à Saint-Thomas d’Aquin (p. 131), le soin mis aux références bibliographiques, le plan de travail et la table des matières avec une insistance sur le problème à traiter (sans qu’apparaisse le terme aujourd’hui consacré de problématique) et, enfin, les fiches («  fichtre, encore des fiches  » aurait-il pu reprendre aux Cahiers pédagogiques tant il multiplie les indications et fournit des exemples précis et concrets). La rédaction en elle-même n’est pas oubliée, à commencer par le lectorat, par ces trois à six personnes qui sont les premiers destinataires de la thèse. «  Vous n’êtes pas Marcel Proust   » (p. 232) souligne les risques encourus par la multiplication de phrases trop alambiquées et peu claires. Longueur et consistance des paragraphes, pertinence des notes de bas de page, précision et définition des termes employés, choix et références des citations font l’objet de développements qui sont encore d’actualité quarante ans après la première édition.

En revanche, tout ce qui est un peu technique, écrit et présenté sous la forme d’un texte (faussement) dactylographié pourra être consulté d’un œil distrait. Le traitement de texte a apporté un confort qui permet de ne plus craindre une renumérotation des notes en cas de suppression de l’une d’elles et la généralisation des références informatiques pour des ouvrages et articles rend obsolètes bien des recommandations de l’auteur. Reste d’actualité celle qui porte sur les relectures car il semble bien que la nécessité imposée aux chercheurs et enseignants-chercheurs de mettre en page leur production détermine chez eux de plus grandes exigences sur la qualité formelle des travaux universitaires, notamment sur les thèses où les défauts de ponctuation (guillemets ouverts et non fermés, par exemple) et l’orthographe fantaisiste des noms propres indisposent les membres du jury.

Comment écrire sa thèse est un livre plaisant à lire et il peut être utile ; il n’intéressera pas que les doctorantes et doctorants en sciences humaines et sociales car, bien qu’il porte la patte d’un grand écrivain, il témoigne aussi du souci de mettre à la portée de toutes et tous les étudiants une démarche que l’université avait réservée jusqu’à la fin du vingtième siècle à une élite qui prenait garde de se reproduire sans se massifier. Ce n’est pas là son moindre mérite et cela permet de passer rapidement sur quelques anachronismes.

Richard Etienne