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N° 412 : Souffrances de profs, coordonné par Daniel Picarda et Sylvie Premisler

Chemin professionnel et chemin personnel

Editorial


Le travail est un lieu de construction, de transformation de notre identité, par la mise à l’épreuve de nos dispositions personnelles. Et pour que l’identité se construise au cœur de l’activité professionnelle, il faut que se tissent appartenance et reconnaissance. À défaut, la souffrance, liée à toute expérience du travail, prend le devant de la scène. Le plaisir du travail disparaît. Il ne s’agit plus alors seulement de doutes, de difficultés, de douleurs, qu’il conviendrait de dépasser par des techniques professionnelles plus adaptées. C’est de souffrance réelle dont il devient question : elle apparaît au détour d’une mutation, d’une nouvelle classe, de l’arrivée d’un nouveau supérieur hiérarchique... Que se passe-t-il si aucun moment, aucun lieu, ne sont prévus pour en parler, la partager, la travailler ?
Loin d’un dolorisme qui conduirait à sanctifier la souffrance comme moyen de progresser, et loin d’une culture du malheur intime, nous faisons le pari, avec d’autres, que les analyses de la psychodynamique du travail et de la psychosociologie sont pertinentes pour décrire aussi le milieu de travail des enseignants. Le nouveau regard ainsi posé sur le monde enseignant est porteur de riches analyses : pourquoi notre degré d’acceptation de la souffrance au travail, qu’elle soit subie ou infligée, est-il si élevé ? Pourquoi sommes-nous conduits, à certains moments de notre activité professionnelle, à faire des choses que nous réprouvons, contre autrui ou contre nous-même ? Pourquoi souffrons-nous et ne le disons-nous pas ? Quels bouleversements de la société se répercutent dans l’institution scolaire et viennent heurter de plein fouet les individus ? Les nouveaux publics, les nouveaux comportements, la place de l’institution de manière générale, le rapport à l’autorité, sont autant de véritables mutations qui exigent des acteurs de l’école de véritables conversions. Cela ne se fait pas sans souffrances.
On comprendra dès lors l’importance d’aller voir du côté du sujet et de ses implications psychiques dans le métier. Les savoirs de la psychanalyse nous permettent de connaître les enjeux psychiques de nos métiers. Et pour les enseignants, il nous faut prendre en compte une spécificité majeure : leur construction identitaire est tissée d’un rapport personnel à un objet particulier, le savoir. Ou plus exactement, le savoir d’une discipline. Difficile d’envisager la situation d’enseignement sans aller y voir de plus près.
À chaque fois, nous voyons clairement comment se croisent données personnelles, construction identitaire et environnement : institution, collègues, savoir, élèves, parents. Nous touchons à la complexité de l’acte professionnel. Les témoignages, nombreux, essentiels, ne font pas écho aux analyses, mais au contraire ils sont premiers : ils décrivent l’acteur au plus près de son activité, prenant de la distance pour trouver ce qu’il engage de lui-même. C’est l’acteur qui sait fondamentalement de quoi il en retourne. Ces récits n’ont rien d’anecdotique : ils nous parlent de reconnaissance mutuelle, de restauration de la confiance, de solidarité, de convivialité, d’action collective, d’humanité retrouvée dans le travail.
L’institution scolaire et quelques groupes professionnels mettent en place des dispositifs d’analyse, de recherche, de formation initiale et continue, où les compétences professionnelles des enseignants peuvent être développées au-delà de la seule maîtrise didactique. Quels scénarios personnels déterminent le fonctionnement professionnel des enseignants ? Quelle relation personnelle au savoir et au pouvoir parcourt leur relation aux élèves ? Ils peuvent accéder un peu plus sereinement à ce qui se joue pour eux sur cette scène. Et souffrir un peu moins !

Daniel Picarda, conseiller principal d’éducation, académie de Paris.
Sylvie Premisler, professeur d’histoire-géographie, académie de Versailles.