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N°429-430 : Dossier : "Cette fameuse motivation"

Ceux qui sont forts en évitement d’effort

Par Brigitte Rollet et Anne-Marie Petorelli (article paru dans le dossier sur la motivation du N°300)

Parmi les facteurs d’échec, la célèbre « paresse », ce refus de s’engager dans une tâche, d’entamer une activité, doit être reconsidérée à la lumière de travaux comme ceux de la psychologue, Brigitte Rollet que présente ici Anne-Marie Petorelli. Lorsque certains de nos élèves nous semblent tout faire pour éviter les situations où il faut s’engager, paradoxalement, ils montrent tous les signes de motivation, mais d’une motivation qui agirait en sens contraire. Cet évitement de l’effort, dont l’origine est à trouver dans des expériences frustrantes antérieures, va se renforcer lorsque l’adulte exerce une pression pour motiver l’enfant

L’évitement d’effort comme système actif d’une conduite motivée se différencie clairement, de la motivation d’accomplissement faible ou absente (la soi-disant « paresse ») d’une part et, d’autre part, de la crainte de l’échec. Un individu motivé par la crainte de l’échec fait encore son possible pour réussir. Un individu motivé par l’évitement d’effort n’a nullement cette intention. Quand le facteur de crainte de l’échec est exclu du calcul du coefficient de régression d’un critère d’apprentissage complexe, l’évitement d’effort entre en compte pour une part significative de la variance.
Dans plusieurs études à grande échelle on a pu montrer que les causes de l’évitement d’effort venaient d’expériences frustrantes au moment des premiers contacts de l’apprenant dans le domaine de travail considéré.

Apparition de l’évitement d’effort

L’apprentissage spontané, forme spécifique de l’apprentissage avant que l’enfant n’aille à l’école, est un apprentissage fortement motivé. Dans la plupart des sociétés, les enfants pré- scolaires ont la possibilité de ne pas continuer une activité qui s’avère ennuyeuse ou frustrante, et de ne s’engager que dans des activités qui les intéressent ou les stimulent.
A l’école, cependant, les enfants sont confrontés à de nouveaux domaines d’activités auxquels ils doivent faire face qu’ils les aiment ou non. L’évitement direct n’est plus possible. Ainsi se développent des stratégies variées pour parvenir à un compromis entre les exigences de l’école d’une part, et, d’autre part, la frustration que ces enfants ressentent comme liée aux activités scolaires dans lesquelles ils sont supposés s’engager.
Paradoxalement, plus les parents et les professeurs exercent une pression pour « motiver » de tels enfants, plus vite apparaît l’intention d’évitement d’effort. À l’évidence ce n’est pas là un trait de personnalité qui entre en jeu indépendamment de l’environnement. Un enfant peut être fortement motivé dans des matières scolaires intellectuelles et manifester des formes importantes d’évitement d’effort en sports, et vice versa : l’évitement d’effort, comme nous l’avons découvert dans nos recherches, est habituellement spécifique à certains domaines. Un point critique peut être atteint quand un enfant a été frustré dans la plupart de ses activités quotidiennes. L’évitement d’effort peut alors se généraliser.

[...]
Stratégies typiques d’évitement d’effort

1- Réaction atypique aux éloges : d’habitude les élèves réagissent aux éloges en intensifiant leurs efforts dans le domaine de travail donné. Avec les éviteurs d’effort, c’est le cas contraire, quand on leur fait des éloges pour leur travail, ils s’arrêtent immédiatement de travailler. C’est pour eux une réaction logique : lorsque les parents ou les professeurs les complimentent, ils sont reconnus compétents et en conséquence, un effort supplémentaire est attendu. Pour éviter cela l’enfant doit montrer de manière théâtrale qu’il n’y a aucun espoir qu’il réussisse.

2- Induire des sentiments de résignation : le but premier des élèves forts en évitement d’effort, est de communiquer le sentiment qu’ils ne sont pas faits pour travailler dans le domaine des tâches qu’ils ont choisi d’éviter. Une façon sûre d’atteindre ce but est d’amener l’éducateur à penser et à sentir que c’est complètement inutile de pousser l’enfant. Au cours de leur carrière scolaire, les éviteurs d’effort endurcis deviennent des experts dans l’art compliqué du harcèlement de leurs parents et de leurs éducateurs afin d’induire chez eux ce sentiment d’impuissance.

3- Utiliser n’importe quelle excuse qu’ils sentent plausible. Un exemple typique : « je ne peux pas travailler quand le soleil brille. » Les mères qui tiennent à ce que leurs enfants vivent sainement tendent à être amadouées par leur progéniture et leur laisser retarder leurs devoirs quand il fait beau, ils n’y reviennent que quand ils peuvent alors alléguer la « fatigue » (« je suis trop fatigué. »)

Dans notre étude nous avons demandé aux professeurs de signaler les élèves dont les devoirs à la maison étaient d’habitude les plus caractéristiques d’un travail bâclé. Nous avons aussi obtenu une répartition sur l’échelle d’évitement d’effort. Après un entraînement adapté s’exerçant sur deux groupes appariés portant sur la concentration et avoir reçu de l’aide dans les devoirs, nous avons montré que l’entraînement était plus efficace avec les étudiants « faibles en évitement d’effort ». Les scores moyens avaient des résultats intermédiaires alors que les plus forts en évitement d’effort avaient le moins profité de l’entraînement. Cependant les plus résistants avaient des scores significativement meilleurs après l’entraînement adapté, que ceux qui étaient dans le groupe de contrôle. Ce fut le cas de ceux qui travaillaient lentement comme de ceux qui travaillaient vite. Ce résultat est d’une grande importance pratique car il démontre les avantages de la procédure d’entraînement visant à modifier les conditions cognitives de l’approche des tâches, en les rendant plus faciles à mener à bien. L’évitement d’effort défensif a habituellement pour effet secondaire d’empêcher l’apprenant d’acquérir cette routine de mise en place que l’étudiant compétent a acquise au cours de ses études, et qui lui rend le travail scolaire facile et agréable.

L’évitement d’effort joue un rôle prédominant en déterminant les résultats d’apprentissage scolaires. Les corrélations entre l’évitement d’effort et l’apprentissage sont en particulier plus élevées pour les tâches « explication/application ». C’est une des raisons pour laquelle les éviteurs d’effort ont des difficultés à l’école. Alors que leur intérêt peut être éveillé par l’introduction de sujets nouveaux et passionnants, ils montrent la résistance la plus obstinée quand on leur impose ce type d’exercice. Les difficultés qui en résultent rendent l’apprentissage encore plus rebutant : c’est un cercle vicieux.
[...]
Compte tenu de ces constatations, nous faisons l’hypothèse, qu’à l’origine, l’évitement de l’effort est un procédé d’adaptation qui vise à protéger l’individu de situations d’exigences excessives. C’est seulement quand des frustrations démesurées se produisent que les effets débilitants commencent leur travail de sape.

Brigitte Rollet
Anne-Marie Petorelli


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