Tous dans le même bateau

Comment revisiter la traditionnelle réunion parents-professeurs afin d’impliquer les parents de manière active ? Des enseignants se sont inspirés d’un jeu issu des techniques de communication où les parents sont invités à inscrire des mots sur des Post-it pour évoquer leurs attentes et leurs préoccupations.

Traditionnellement, les parents et l’enseignant se trouvent réunis dans un même lieu, la classe, afin que celui-ci explique le déroulement de l’année scolaire pour leurs enfants. Ce moment se passe généralement de façon très transmissive et descendante, l’objet étant de donner aux parents un maximum d’informations en un minimum de temps. S’il reste un peu de temps à la fin, le contact peut s’établir avec certains, des échanges ont lieu. La simple réunion se transforme alors en rencontre. La prise de parole devant un grand groupe n’étant pas évidente pour tous, quelques parents peuvent alors questionner pour obtenir des réponses à leurs propres interrogations. Ils ont un peu, à la fin de ce souvent long exposé, la possibilité de s’exprimer, de prendre part, de participer à cette rencontre.

Des enseignants tentent de proposer aujourd’hui des dispositifs qui permettent d’aller encore plus loin dans l’échange. Ils favorisent une réelle participation de tous les parents ainsi que les échanges entre les parents eux-mêmes. Au-delà de la rencontre, il existe la possibilité d’un réel entretien collectif au sein de la classe pour commencer ensemble une nouvelle année. Un temps pensé et organisé, non seulement pour que chacun reçoive les informations importantes pour la nouvelle année scolaire, mais surtout un temps pour que chacun puisse s’exprimer, écouter, se faire une idée plus juste de cette microsociété qu’est la classe au sein de l’école. Microsociété dans laquelle leur enfant va passer une grande partie de son temps.
Céline Souleille, enseignante en cycle 3, s’est inspirée des méthodes agiles pour transformer cette réunion. Les méthodes agiles sont apparues au début des années 2000 comme un outil de gestion de projet. Les deux grands principes fondamentaux en sont l’adaptabilité, en fonction du contexte et de l’évolution du projet, et la mise de côté des rapports hiérarchiques. Céline Souleille a donc choisi de rompre avec la forme traditionnelle transmissive pour proposer aux parents une forme plus horizontale et participative. Pour cela, elle a choisi de hacker un jeu issu de l’univers du commerce et du markéting pour le mettre au service de l’éducation. Tous dans le même bateau est un jeu qui rassemble parents, enseignants, mais aussi possiblement les élèves, autour de cette métaphore : tous vont faire ce même voyage, d’une rive à l’autre de l’année, dans le même bateau1.

Vers une ile idéale

Le principe de Tous dans le même bateau est le suivant : les parents entrent dans la classe et découvrent le tableau. Au centre, le bateau symbolise la classe. C’est dans ce bateau que tous nous passerons l’année. Il vient d’un port à gauche qui symbolise ce que nous avons déjà vécu à l’école dans les classes précédentes. Le bateau doit naviguer vers une ile idéale qu’ensemble nous tenterons d’atteindre. En chemin, durant l’année, des éléments favorables pousseront le bateau vers l’ile, ce sont les vents porteurs en haut du schéma. L’ancre en bas du schéma symbolise les freins qui nous ralentiront ou nous empêcheront d’avancer vers l’ile.

Après avoir présenté le dispositif aux parents, l’enseignant leur demande d’écrire sur des Post-it ce qu’évoque chacun des symboles. Ils n’écrivent qu’un seul mot par Post-it, mais peuvent écrire autant de Post-it qu’ils le souhaitent. Une fois que les parents ont déposé les Post-it sur les symboles, l’enseignant dispose de tout un matériau venant des parents sur lequel il va pouvoir s’appuyer pour expliquer tous les points qu’il souhaite aborder. Au fur et à mesure que les parents déposent leurs Post-it, l’enseignant en prend connaissance et commence à établir des liens entre leurs représentations, leurs attentes, leurs inquiétudes et son projet pour la classe. L’enseignant identifie un sujet récurrent et important pour les parents (par exemple, travailler la confiance en soi) et présente ce qu’il va mettre en place dans la classe pour y répondre.

Certains enseignants ont déjà commencé à utiliser ce dispositif tel qu’il est présenté, mais d’autres ont choisi de se l’approprier en le transformant, en l’adaptant. En voici deux exemples.
Dans un quartier en réseau d’éducation prioritaire, une enseignante chevronnée avait à cœur d’impliquer davantage ses élèves et leurs parents dans l’école. Souhaitant travailler à l’autonomie et à l’émancipation de ses élèves, elle les a associés et impliqués dans la conduite de la réunion de début d’année. Ce sont eux qui ont accueilli les parents et qui ont expliqué le déroulement de la rencontre. Les parents travaillaient en petits groupes de trois ou quatre et quand une idée émergeait du groupe, c’est un élève qui la notait sur le Post-it et le plaçait sur le tableau près du symbole choisi. L’enseignante accompagnait le travail dans les groupes de parents. Elle avait elle-même préparé ses propres Post-it, d’une couleur différente, afin de réaffirmer sa place et de ne pas oublier des points qui lui paraissaient importants.

Lors de la synthèse, l’enseignante est revenue sur les points qui faisaient consensus, mais aussi sur les points de désaccord qui ont alors été discutés, précisés, argumentés. Parfois les désaccords subsistaient tout en restant dans le dialogue, ce qui confortait une relation de confiance. Offrir aux parents la possibilité d’exprimer des inquiétudes ou des mécontentements et d’échanger sur ces sujets, dans un cadre collectif, a permis de dédramatiser nombre de situations.

Favoriser la participation de chacun

Un jeune enseignant, professeur des écoles stagiaire, a choisi d’utiliser ce jeu lors de sa première réunion avec les parents. Éprouvant beaucoup d’appréhension pour conduire cette réunion, il explique : « Quitte à avoir peur lors de cette première réunion, autant essayer directement une approche différente, originale. » Il a choisi de participer à une formation organisée par l’Atelier Canopé 33 de Mérignac avant de se lancer. Sa collègue, stagiaire en binôme, et lui ont adapté le dispositif et ont scindé la rencontre en deux temps. Un premier temps de forme classique pour transmettre les renseignements et informations d’ordre général. Dans un second temps, le dispositif Tous dans le même bateau a été mis en œuvre. Il portait plus particulièrement sur la pédagogie, la finalité de l’école, la place de chacun à l’école. Cette expérience s’est révélée très positive car d’une part, visiblement, les parents étaient satisfaits des échanges et de la forme participative de la réunion ; d’autre part, les enseignants ont pu aborder tous les sujets qu’ils avaient prévu de traiter. Tout cela en respectant le cadre horaire fixé.

On l’a vu, cette méthode ne change en rien ce que l’enseignant souhaite transmettre aux parents. Elle le place dans une nouvelle posture, une posture d’accompagnement appelée à persister. Par ailleurs, il est souvent plus simple d’écrire sur un Post-it pour proposer une idée : ce dispositif favorise grandement l’expression et la participation de chacun. Il permet surtout aux parents de mettre plus de sens sur les activités ou organisations de la classe : elles deviennent des réponses à leurs préoccupations. Cette inversion change les représentations, la relation parents-enseignant s’inscrit dans le dialogue collectif et non plus dans la transmission descendante de l’enseignant vers les parents. Dialogue et échanges instaurent, entre parents et enseignants, la base d’un climat de confiance. Ils se poursuivront lors des entretiens individuels futurs.

Ce dispositif peut paraitre parfois déroutant pour les parents dont on ne sollicite pas souvent la participation active lors de ces rencontres avec les enseignants. Ils acceptent cependant facilement de se prêter à ce jeu et apprécient d’être associés et entendus grâce à ce dispositif. Pour l’enseignant, ce dispositif est également souvent surprenant. Il le conduit à reconsidérer ses propres représentations des familles et de leurs idées. En grande section, j’ai souvent eu la surprise de constater que, autant pour les parents que pour moi-même, la préoccupation première, celle que l’on retrouve massivement près de l’ile, c’est que leurs enfants aient du plaisir à aller à l’école. Une façon de se dire que l’on est d’accord sur l’essentiel.

Philippe Guillem
Professeur des écoles, maitre formateur, Atelier Canopé 33

Article paru dans le n° 572 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

Entretiens en milieu scolaire

Coordonné par Michèle Amiel et Anne-Marie Cloet-Sanchez
L’entretien est une forme d’échanges avec les élèves, les familles, les collègues, les personnels ou les stagiaires, etc. Entre souci de relation et exigence d’efficacité, son exercice montre que c’est une compétence qui peut se développer, et devenir même un réel support des apprentissages pour chacun.


Notes
  1. https://ateliercanope33.canoprof.fr/eleve/.TDLMB/TDLMB/