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« Pour apprendre, il ne faut pas s’ennuyer »

Raphaële Frier a écrit une quarantaine de livres pour la jeunesse, dont Le Tracas de Blaise, Pépite d’or du Salon du livre de Montreuil, en 2018. Anciennement professeure des écoles, elle est très active dans la médiation autour du livre, à l’école et en dehors.
Quel souvenir avez-vous de l’école ?

Je n’aimais pas beaucoup l’école. C’est marrant, car j’ai quand même été enseignante pendant vingt-cinq ans, et j’ai beaucoup aimé mon métier, mais élève, je m’ennuyais. Mes meilleurs souvenirs d’école sont des séances de poterie, de couture, tout ce qui avait rapport avec le travail manuel. J’ai eu aussi un professeur de français au collège que j’aimais beaucoup et qui a joué, à mon avis, un rôle dans ma vie d’autrice. Parce qu’il nous a beaucoup lancés sur de chouettes sujets d’écriture et des écritures pas forcément conventionnelles. Je me souviens, par exemple, qu’on pouvait rendre des devoirs audio. Les cours étaient hyperenthousiasmants avec lui.

C’est avec lui que vous avez eu le désir d’écrire, ou c’était déjà là ?

Très petite, déjà, j’aimais écrire. Je fabriquais des carnets dans lesquels j’écrivais de petites histoires, des chansons, des poèmes. J’étais attirée par la langue écrite, par les mots, la gymnastique de la langue. Je m’amusais avec les mots et les sons, et, forcément, le français m’a énormément plu pour ça, mais je n’aimais pas la grammaire, je n’aimais pas l’orthographe. J’étais une élève moyenne.

Qu’est-ce qui vous a amenée à être enseignante, malgré tout ?

Je crois que j’ai eu envie de réparer les choses. Et j’avais un truc très fort en tête : il ne faut pas que mes élèves s’ennuient ! Il faut qu’ils aient envie de venir à l’école. J’étais convaincue qu’une classe joyeuse, c’est une classe qui apprend bien. La question de la motivation, de l’excitation de l’apprentissage a toujours été très importante pour moi, en tant qu’enseignante.

Tout ce qui vous a manqué à l’école ?

Oui, mais c’est peut-être parce que je me suis beaucoup ennuyée que j’ai nourri mon imagination, que j’ai eu ces rêves, ces histoires dans ma tête, mon monde à moi… En revanche, j’ai vraiment conscience que pour apprendre, il ne faut pas s’ennuyer, il faut être dedans. Moi, j’ai avancé, mais je n’apprenais pas très bien. Et quand on est enseignant, on veut que ses élèves apprennent.

Comment envisagiez-vous l’écriture avec vos élèves ?

Quotidienne, interdisciplinaire, et aussi… comme une source de joie. J’ai beaucoup pratiqué la pédagogie de projet, et donc écrire, ce n’était pas écrire dans un cahier, c’était écrire pour informer, pour raconter, pour faire un livre, etc. Le support était important. Je n’aimais pas les cahiers d’école. Mes élèves écrivaient sur du papier blanc ou sur du papier couleur, j’avais besoin de les sortir du scolaire. Et on choisissait nos supports en fonction de ce qu’on avait besoin ou envie d’écrire.

Et tout le monde participait ?

Oui, j’avais des astuces pour les motiver. J’avais par exemple inventé une histoire autour de la bande dessinée Petit Vampire de Joann Sfar, qu’on avait travaillée en classe. Je leur avais fait croire que chaque nuit Petit Vampire venait dans la classe. Un jour, il avait laissé une lettre, disant qu’il avait emprunté des choses… Les enfants, en CE1, sont encore très crédules, et ça les a beaucoup amusés. Ils ont commencé une correspondance avec lui, et chaque soir on laissait dans la classe un petit mot pour Petit Vampire.

Est-ce que votre parcours d’enseignante a nourri votre écriture ?

Oui, bien sûr, ce n’est pas pour rien que je suis publiée en jeunesse. C’est grâce à l’enseignement que j’ai décortiqué la littérature jeunesse et que cette littérature m’a passionnée.

Vous avez finalement arrêté l’enseignement pour vous consacrer entièrement à l’écriture ? Cela ne vous manque pas ?

Non, j’étais vraiment très heureuse de faire la classe et d’être avec mes élèves, mais je commençais à sentir que l’institution me pesait trop, et je ne me sentais plus toujours dans les clous. J’avais envie d’être beaucoup plus libre que ce qu’on me demandait. Par ailleurs, je savais que j’allais continuer à voir les enfants et à participer à des projets avec eux, à mener toute cette médiation autour du livre que je faisais déjà avant d’arrêter l’enseignement.

Comment se déroulent ces interventions avec les enfants ?

Il y a plusieurs dispositifs au sein de l’éducation artistique et culturelle qui permettent aux enseignants de déployer des projets autour de l’art et la culture, et de faire entrer les artistes dans les classes. Je fais des ateliers d’écriture, où l’on suit des élèves sur plusieurs séances autour d’un projet d’écriture, qui peut être narratif ou non. Mais je peux aussi mener des ateliers isolés, soit dans la classe soit dans un salon ou un festival. J’ai fait aussi des ateliers avec des ados à l’hôpital de jour, et c’était vraiment extra aussi. Il y a beaucoup de formats différents possibles.

Je fais également des lectures autour de mon œuvre, parfois avec d’autres artistes qui m’accompagnent en musique, en images, en danse. En général, ce sont les salons du livre, les festivals ou les médiathèques qui organisent ça, mais cela peut être un enseignant qui décide de prendre contact avec moi, après avoir travaillé sur un de mes albums. Je précise d’ailleurs que si des enseignants sont intéressés pour rencontrer une autrice ou un auteur, le site de la Charte des auteurs et des illustrateurs1 est une aide précieuse.

Lorsque vous faites des ateliers d’écriture avec les enfants, qu’est-ce qu’ils écrivent à la fin ?

Des choses merveilleuses, vraiment. Je suis éblouie par l’écriture qui ressort des ateliers2. Et je m’emploie à les encourager. Moi, quand j’étais enfant, je rêvais d’être autrice, mais c’était juste un rêve, ce n’était pas un projet. J’étais convaincue que c’était impossible. Alors quand je vais dans les classes pour rencontrer les élèves, je leur demande toujours s’ils aiment écrire sans répondre à une consigne. Je leur fais des appels du pied. Je leur dis que moi, enfant et adolescente, j’aimais beaucoup écrire toute seule, que peut être un jour ils ou elles seront autrices, auteurs ou dessinatrices, dessinateurs. Je leur explique que c’est possible.

Propos recueillis par Béatrice de Mondenard
Photographie ©Marilou Gérard

Texte anonyme écrit (par un adolescent) lors d’un atelier mené à l’hôpital Salvator (Marseille) en 2019

Prends garde aux portes de l’oubli.
C’est le moment de te mettre à l’abri où chaque nuit, chaque seconde, te fera te demander :
« Elle est où, la lune ? »
Toujours à chercher, à ne trouver que les étoiles, toujours les mêmes.
Et rarement, d’autres venues d’ailleurs, qu’on appelle filantes.

Bête de foire, je suis.
De la poussière dans la peau, j’ai.
Pourtant je vous en prie, aimez-moi, chérissez-ma dérive dans un tendre jardin.


Productions d’élèves lors d’ateliers d’écriture

Notes
  1. https://www.la-charte.fr.
  2. Voir des exemples ci-dessous.