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L’école n’a pas dit son dernier mot
Christophe Kerrero, Robert Laffont, 2025On peut sans doute porter trois regards différents sur ce livre1, correspondant à trois volets qui n’ont pas la même importance quantitative et pas forcément le même intérêt.
D’abord, celui qui nous donne l’aperçu d’un parcours singulier qui va d’un élève classé peu performant à l’école au recteur de l’académie de Paris, poste prestigieux s’il en est, « non-couronnement d’une carrière » cependant, puisqu’il est l’un des rares à avoir démissionné d’un tel poste.
« Il m’a fallu du temps pour aimer l’école. Ou plus exactement pour que l’école m’aime », écrit Christophe Kerrero au début du premier chapitre, intitulé « Itinéraire d’un rescapé de l’école ». Sans rancœur, il note quand même que l’école qu’il a connue, celle des années 1970, avait bien du mal à reconnaitre ses responsabilités dans l’échec d’élèves « inadaptés au système ». Et voilà l’enfant de 7 ans privé de récréations parce qu’il rend de mauvais devoirs. Et le collégien qui récite par cœur ses leçons d’allemand sans être vraiment capable de produire des phrases dans cette langue, qui participe à des séances de soutien pour « mesurer combien on était nul » (ce qui rend sceptique l’auteur aujourd’hui, sur les groupes de niveau du « choc des savoirs »). Plus tard, le lycéen parvient à être admis miraculeusement dans une prépa parisienne, mais la khâgne au lycée Condorcet se révèle dans son élitisme où « nous sommes sommés de décoder l’implicite qui émane des professeurs ».
De début de chapitre en début de chapitre, on découvre la suite du parcours qui va amener Christophe Kerrero au professorat, puis à la direction d’établissement et un jour au cabinet du ministre Blanquer, qu’il va diriger alors même qu’il n’était « qu’un simple professeur monté en grade, un homme sorti du rang, en somme », profil plutôt inhabituel de la plupart des membres des cabinets ministériels. Avant de devenir, donc, le recteur de l’académie de Paris. J’y reviens plus loin.
Deuxième axe du livre : les jugements sur l’école que porte cet observateur privilégié, qui a pu l’étudier sous différents angles. Si, dans l’ensemble, je suis loin de partager tous les avis de celui qui a accompagné des politiques loin d’être aussi favorables à la réussite de tous qu’il le prétend, je lui sais gré de sa modération dans l’affirmation d’opinions qui font cependant une large part à l’éloge de « l’enseignement explicite » et à la critique de ce qu’il n’appelle pas « pédagogisme » (c’est déjà ça !). Malgré, par exemple, des passages polémiques, mais qui restent limités, comme à la page 132 où il ironise sur un soi-disant « jargon » (comme si les mots « séquence » ou « évaluation formative » étaient des « gros mots » !).
Il dit qu’on lui a déconseillé d’enseigner les textes classiques en éducation prioritaire. Sans doute, mais pourquoi parait-il penser qu’il s’agit là d’une sorte de doxa pédagogique quand il devrait savoir que, bien au contraire, beaucoup d’enseignants dans des alternatives à une pédagogie traditionnelle ne manquent pas d’exigence et se veulent des passeurs culturels, bien davantage que ceux qui prétendent transmettre la culture classique sans vraiment s’en donner les moyens ? Le professeur de lettres classiques « à l’ancienne », admirateur de Jacqueline de Romilly, affleure là et ce n’est pas le meilleur du livre, même si cela n’occupe qu’une petite part. Il est vrai que, juste après, Christophe Kerrero évoque son enseignement dans une classe d’élèves en difficultés et affirme avec une conviction qu’on peut saluer « que le regroupement d’élèves en grande difficulté dans une même classe est vain, sinon contreproductif », sans jamais manifester de mépris ni de condescendance envers les élèves dont il a eu la charge.
Les solutions prônées pour remédier aux graves dysfonctionnements de notre système éducatif sont présentées avec une certaine modestie. On y trouve l’éloge du travail collectif, de la formation (qui doit s’appuyer sur « la » recherche, quand on aurait aimé l’emploi du pluriel), le plaidoyer pour la fin d’une orientation en fin de troisième au profit d’un « lycée unifié » et pour la réintroduction d’activités manuelles pour tous. Tout cela s’inscrit-il vraiment dans la politique suivie depuis 2017 par un ministère obsédé par les « fondamentaux » ? De même, la critique du cours magistral, rebaptisé « cours dialogué », « dans lequel se sont toujours les mêmes qui répondent et qui ne permet pas de vérifier les acquis » a-t-elle été à l’ordre du jour des années récentes ?
Enfin, le troisième volet est sans doute le plus intéressant du livre et justifie sa lecture. Il s’agit du récit du combat mené par le recteur de Paris en faveur d’une mixité sociale et scolaire, qui est une des clés d’une politique éducative démocratique. Combat contre tous ceux qui s’offusquent, fussent-ils « de gauche », du mélange social, avec force arguments démagogiques, contre les pressions institutionnelles, et là Jean-Michel Blanquer en prend pour son grade : « J’ai eu la naïveté de penser que la réforme de l’affectation était en accord avec le slogan qu’il promouvait : l’élévation du niveau et la justice sociale. » L’enjeu de la désectorisation (modérée, d’ailleurs) de la capitale dépasse ce cas particulier (« Affelnet n’est que la face émergée de la politique de déségrégation que je souhaite conduire »). Le recteur tient bon, avec le soutien de la Mairie de Paris, et s’appuie sur les évaluations qui montrent les bienfaits d’une réforme qui permet davantage de brassage social et scolaire.
Christophe Kerrero évoque les efforts du bref ministère Pap Ndiaye (« le ministre s’est retrouvé seul » dans sa volonté de mettre la question de la mixité à l’ordre du jour). Mais début 2024, c’est la décision de la ministre Ouda-Castéra (pour laquelle l’auteur n’est pas tendre, à juste titre !) d’annoncer un moratoire sur un dispositif qui touchait, de façon assez mineure, finalement, aux classes préparatoires. « La caste veille, et il n’est pas très étonnant que ce recul intervienne alors qu’une de ses représentantes est aux manettes. » Du coup, le recteur démissionne et écrit une lettre ouverte, reproduite dans le livre. Le récit de cet épisode significatif du triomphe du conservatisme élitiste est fait de façon détaillée dès l’introduction de l’ouvrage, et l’auteur y revient à la fin, en élargissant son propos et en s’inscrivant dans le temps long.
Au final, donc, un livre vivant, engagé, où émergent sincérité et humanisme qui dépassent ce qui pourrait apparaitre comme règlement de comptes ou plaidoyer pro domo. Au-delà de divergences d’appréciation que l’on peut porter sur différentes prises de position, et surtout sur l’action menée auprès du ministère. Reste surtout un constat accablant sur les résistances du système à tout ce qui peut remettre en cause le soi-disant « élitisme républicain ».
Notes


