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Quand l’histoire fait dates

« Chaque épisode est en fait écrit de manière à anticiper sur une déclinaison pédagogique possible »

Entretien avec Patrick Boucheron

30 septembre 2020

79, 1270, 1776, 1848... Comment ces dates se sont-elles glissées dans notre mémoire collective ? Qui a décidé lesquelles étaient mémorables ? Comment construit-on un événement, pourquoi, pour qui, et comment finit-il par entrer dans les manuels d’histoire ? Notre partenaire Educ’ARTE s’enrichit en cette rentrée d’une nouvelle saison inédite de la série « Quand l’histoire fait dates », qui revient sur quelques-unes de ces dates pour découvrir en quoi elles nous aident aujourd’hui à saisir le panorama d’une histoire globale. Entretien avec l’historien Patrick Boucheron, co-concepteur de la série.


Quel était le projet de la série de documentaires « Quand l’histoire faite date » ? Qu’aviez-vous envie de dire à propos de l’histoire ?

Le projet, c’était d’investir la télévision. C’est un projet politique. L’histoire à la télévision était monopolisée par une seule et même manière de la faire, de la dire, de l’incarner. Il y avait des raisons, les intellectuels, universitaires, historiennes et historiens de métier, à un moment s’étaient intéressés à la télévision comme outil de diffusion démocratique, avaient mis une partie de leurs espoirs. La 7, l’ancêtre d’Arte, avait tout de même Georges Duby à sa tête ! Un historien de profession qui dirigeait une chaine de télévision ! C’étaient les retombées d’une longue et grande histoire, d’une utopie d’après guerre que les milieux culturels avaient placée dans la télévision, comme dans le théâtre public, mais celle-ci a survécu.

Moi, je fais partie de la génération d’après, la télévision n’était pas mon désir, pas mon média. Mais j’ai rencontré Serge Lalou, le directeur des Films d’ici, fin 2014. Il m’a proposé ce format, cette adresse directe, frontale, quelqu’un qui parle devant une caméra sans trop d’apprêt ni de décor. Pas de comédiens, pas de médiation : quelqu’un est là qui vous parle, ne joue pas de rôle, il n’y a pas de prompteur. C’est un cours qu’on accepte d’écouter un moment, rendu « aimable » par un encadrement graphique agréable.

Cette « leçon » d’histoire me permettait d’assouvir mon désir d’enseigner, au moment où j’allais entrer au collège de France, pour enseigner à des audiences et non à des élèves. J’y suis vraiment prof, pas intellectuel ou historien. Il faut parler le plus clairement possible de quelque chose qu’on a lu, travaillé, tenté de comprendre quelques jours avant, et qu’on transmet. j’ai toujours fait ça en racontant. Ce n’est pas de l’histoire au second degré, avec des débats historiographiques, même si on a intégré dans le récit toute une série de réflexions sur la méthode historique.

C’était un projet ambitieux, alors il fallait une porte d’entrée très simple, très évidente et non intimidante, d’où les dates. Les premières choisies ne tiraient pas dans les coins, c’étaient des dates de l’histoire du Monde assez évidentes. Par la suite, d’autres étaient moins attendues.

Vous parlez de démarche politique. S’agissait-il de déconstruire ce qu’on appelle le « roman national » [1] ?

Il se trouve que j’ai par ailleurs dans la même période dirigé L’histoire mondiale de la France (Seuil 2017), il y a quelques recoupements, le livre comporte aussi des articles sur des dates de la série. Ce livre a été identifié ou reçu beaucoup plus nettement que la série comme une proposition contre le roman national.

Il s’agit bien de réconcilier histoires mondiale et nationale, mais il s’agit aussi d’un art du récit et d’une pensée critique sur des usages politiques de l’histoire saillants dans le débat public et sur lesquels pourtant les historiens et les historiennes ne sont pas les plus entendus dans le débat. Nous voulions nous faire entendre dans une dynamique positive, et ne pas être sans cesse dans la réaction.

L’épisode qui répond le plus directement à votre question, c’est celui sur Alésia et Vercingétorix. On y dit tout de suite que Vercingétorix existe à peine, qu’Alésia est une construction de Napoléon III… Mais on ne peut pas faire que de l’histoire contemporaine sur ce sujet. Une fois que l’on a dit ça, on aborde les questions de la romanisation de la Gaule, de ce qu’étaient les Gaulois et les Gaules. Il a été associé pour la diffusion sur la chaine à l’épisode sur la fondation de Rome. Cette association apporte des éléments aux réflexions actuelles sur l’identité, et constitue une réponse à la fièvre identitaire, de manière discrète et méthodologique.

Comment sont choisis les dates, les événements ? Et quelle part avez-vous eue dans la conception des épisodes ?

Au début, on a pensé qu’une collection de trente dates serait bien. On pouvait avec ça faire le tour du monde et le tour des problèmes qui se posent pour l’historien. Il y a des dates sur tous les continents et il y a tous les cas de figure : l’événement qui n’a pas eu lieu (la donation de Constantin), la date reconstituée (la chute d’Angkor ou la fondation de Rome), la date « vue à la télé » (la libération de Mandela, le 11 septembre 1973), des mémoires très asymétriques (par exemple, nous avons un peu oublié l’incendie du Palais d’été de Pékin, qui reste en revanche un drame pour les Chinois), l’oubli qui se rappelle à notre souvenir au point de devenir obsédant (le 17 octobre 1961), les inversions de mémoire...

Finalement, cette série peut être utilisée pour raconter l’histoire, mais aussi pour faire l’inventaire des problèmes que pose le fait de raconter l’histoire. C’est là-dessus que j’ai le plus appris, sur cette « grammaire » historiographique.

Ma contribution, ça a été de choisir les dates et les historiens ou historiennes de référence, qui tantôt parlent tantôt préparent un abondant dossier documentaire pour que je puisse écrire l’épisode, car je ne suis spécialiste de rien de ce dont je parle dans la série. J’ai écrit les scénarios, la voix off, que je dis aussi. Et le réalisateur ou la réalisatrice de l’épisode a fait son film à partir de tout ça. Je ne voulais pas être dans un rapport de conseiller historique. Si les gens n’aiment pas, c’est de ma faute, j’assume tout. On ne m’a jamais fait dire quelque chose que je n’avais pas envie de dire.

Ce que j’ai le plus aimé -et au fond, c’est un plaisir pédagogique-, c’est le dessaisissement, ce moment où ça ne m’appartenait plus, ça partait entre les mains du réalisateur ou de la réalisatrice, puis du monteur, des graphistes et animateurs, qui inventent des choses. J’avais envie d’être surpris et intéressé, et je l’ai été.

Si on faisait un verbatim de ce qui reste, on constaterait une très forte réduction, mais je ne le ressens pas comme un appauvrissement. C’est une réduction au sens gastronomique, il reste beaucoup de sucs. Quand je reprends mes scénarios d’origine, je me dis qu’il n’y a presque rien de perdu, même si j’avais écrit beaucoup plus. Il y a même plus de choses dites que ce que j’avais prévu grâce aux images, aux cartes, aux animations : c’est une matière extrêmement riche. L’écriture visuelle est une écriture. Ce sont des films d’auteurs. Les réalisateurs ont leur style narratif même s’il y a une grammaire visuelle commune, avec une petite touche ludique ou humoristique pour rendre supportable ou aimable un niveau de complexité qui serait, sinon, peut-être assommant.

Quelles sont les sources de l’histoire ? Les textes, certes, mais vous utilisez beaucoup aussi l’archéologie, les images…

Il y a évidement une différence énorme entre les épisodes sur le XXe siècle et les autres. De fait, chaque épisode est plus ou moins lié à l’apparition d’un média ou d’un type de source. Pompéi, c’est clairement l’archéologie, la libération de Mandela est liée à l’histoire de la télévision, le 11 septembre 1973 au Chili, à l’histoire du cinéma, la révolution de 1848 à l’histoire de la photographie, l’assassinat d’Henri IV à celle de la gravure…

Deux saisons sont désormais accessibles sur Educ’ARTE, à quels niveaux s’adressent-ils ?

On pensait très fort aux collègues enseignants et chaque épisode est en fait écrit de manière à anticiper sur une déclinaison pédagogique possible. Il y a toujours la présentation d’un document accessible pédagogiquement. La construction narrative, prévoit à chaque fois une « pierre d’attente », comme en architecture, un élément saillant sur lequel on peut construire quelque chose. On imagine bien ce que des enseignants peuvent faire de tout ça, pour parler de l’événement mais aussi des problèmes que posent ces types de source. Les collègues ont à le déplier en classe.

Les épisodes sont surtout utilisés en collège et en lycée, mais aussi dans les premiers cycles universitaires. C’est peut-être un peu difficile en primaire… J’ai bien conscience d’avoir poussé le média au maximum de sa possibilité pour un programme familial, au maximum de la complexité admise… Je dois d’ailleurs rendre hommage aux Films d’ici et à Arte qui ont accepté cette prise de risque.

J’ai fait un tour dans des classes qui utilisaient Educ’ARTE. On discutait beaucoup avec les élèves, qui intervenaient sur les épisodes, même parfois en en mettant plusieurs en regard. J’ai par exemple un assez vif souvenir d’une classe qui avait travaillé sur l’épisode de 1492, où il est question de Christophe Colomb et de l’expulsion des Juifs de la péninsule ibérique, et sur celui de la Peste noire, où il est question d’une rumeur accusant les Juifs d’avoir empoisonné les puits pour propager la Peste. Les élèves avaient retenu ces courts passages pour les rapprocher et en faire un problème général, et très vite parlé du 11 septembre 2001, où il y avait aussi une rumeur disant que les Juifs n’étaient pas dans les tours parce qu’ils étaient au courant des attentats parce qu’ils l’avaient organisé. C’est bien évidemment faux dans les deux cas, et ces aspects n’occupaient que très peu de temps dans les deux épisodes, mais ils avaient établi ce lien.

Précisément, cet épisode sur la Peste noire de 1349, bien que conçu et réalisé avant l’épidémie de Covid-19, que nous dit-il à propos de la situation d’aujourd’hui ?

C’est un épisode effectivement fait bien avant l’épidémie et qui a été bien sûr le plus vu pendant le confinement. Et c’est vraiment mon projet de recherche aujourd’hui :je dois faire un cours cette année au Collège de France sur la Peste noire, qui aurait dû avoir lieu l’année dernière. Les connaissances historiques sur le sujet changent beaucoup, très vite. Je n’écrirais pas cet épisode de la même façon aujourd’hui. Cela donne d’ailleurs à réfléchir sur la possibilité de proposer des mises à jour possibles.

Il y a deux manières dont le passé se rappelle à notre souvenir, deux formes d’actualisation. D’une part, la recherche permet d’apprendre sur le passé, les connaissances évoluent tout le temps et s’actualisent. Et il y a la puissance d’actualisation d’une question. Je ne suis pas le meilleur juge pour lancer des ponts entre le passé et le présent. Mon travail a été de construire la pile du pont sur la rive du passé pour que d’autres construisent le pont vers la rive d’aujourd’hui.

Ce qui est troublant dans la manière dont on reçoit aujourd’hui cet épisode, c’est qu’une des questions les plus saillantes qu’il souligne est : comment est-il possible qu’un événement aussi fort ait si peu de conséquences ? On dit que «  les grandes causes produisent de grands effets » : en fait, pas vraiment. Ça peut ne pas. Cet événement monstre n’a pas produit sur notre documentation des traces proportionnelles ni de bouleversements politiques.

On n’est pas toujours pleinement conscient des ruptures anthropologiques qui nous animent. Vous savez, en histoire, lorsqu’on a peu de traces, on classifie les sociétés humaines en fonction de la manière qu’elles avaient de traiter leurs morts. Il y a celles qui inhument et celles qui incinèrent. Je suis né dans une société qui inhumait ses morts, et aujourd’hui, on les incinère, massivement. Ce serait considéré comme un changement sociétal majeur si on parlait d’une société passée, mais nous, contemporains, ce n’est pas comme ça que l’on s’autodéfinit.

Le pont peut être emprunté dans les deux sens, en fait : ça peut être intéressant de faire de l’histoire pour être contemporain, pour vivre le présent -et au fond, il n’y a que ça qui m’intéresse-, mais en réfléchissant à notre présent, on eut aussi faire retour vers le passé et comprendre des choses qu’on ne comprenait pas.

Qu’est-ce que cela veut dire, finalement, « faire date » ?

C’est une question qui m’obsède. Peut-être tout cela s’aligne-t-il autour de l’année 2015, où j’ai commencé à travailler sur la série, où a été lancé le travail sur L’histoire mondiale de la France, et où j’ai fait ma leçon inaugurale au Collège de France. Tout ça part d’un petit livre, Prendre dates, écrit après les attentats de janvier 2015 avec mon ami Mathieu Riboulet, et de cette nécessité de nommer, dater et localiser quand quelque chose arrive. Prendre date au sens de sentir la faille que ça cause, que ça incise dans nos existences, quand le temps nous rentre dans le corps.

C’est une question importante en ce moment, avec le confinement, l’épidémie. En sortant du confinement, ma fille de 13 ans m’a demandé : « C’était quand la dernière fois qu’il y a eu un grand confinement comme ça en France ? ». Elle voulait une date. J’ai dû lui répondre qu’il me semblait bien que c’était la première fois. Donc ça fait date. Ça n’est pas une bonne nouvelle.

Je parlais de grammaire, et des différentes façons que l’histoire a de faire date. Aujourd’hui, il faudrait que je relise tous mes scénarios pour voir les règles qui en ressortent...

Le 11 septembre 2001, on sait où on était quand il l’a appris, ça vous saisit (comme l’assassinat de Kennedy ou l’attentat à Charlie hebdo). Ça a des coordonnées spatiales et temporelles. Il y a des épisodes où le « faire date » tombe comme la foudre, par exemple pour Hiroshima. Dans ces épisodes, je dis « ça a eu lieu ». C’est un lieu qui désigne une date (à l’inverse du 11 septembre), du temps s’est figé dans de l’espace, c’est l’événementialité la plus brutale, la plus immédiate. À l’autre extrémité de la gamme, il y aurait l’idée qu’un événement fait date par la lente construction de sa mémoire, et ma question est alors « de quand date la date ? » (c’est le cas de la fondation de Rome, elle n’a pas eu lieu mais il y a un lieu). « Rome ne s’est pas fondée en un jour » mais on célèbre pourtant la fondation de Rome… Là, il s’agit de savoir à partir de quand on dit que c’est important. C’est vrai aussi pour Alésia, la chute d’Angkor… L’événement est ce qui advient de ce qui est advenu, la conscience qu’on a de l’évènement.

Entre ces deux pôles de la gamme, il doit y avoir des nuances. Pour les définir, il faut voir ce que cela donne par rapprochement. Je n’avais pas de plan préconçu, on a enchainé les épisodes, mais les voir deux à deux, ça crée des étincelles, des rapprochements. Par rapprochement, on pourrait répondre à votre question.

Propos recueillis par Cécile Blanchard

 

 

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