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Éloge de la Bartasse. Le hors sentier comme pratique pédagogique
Collectif Dynamique sortir, éditions Cafard, 2025Ce livre très accessible nous invite à porter le regard sur la bartasse, « broussaille » en occitan, terme de la même famille qu’école buissonnière (p. 13). Bartasser, c’est-à-dire sortir du chemin sans crainte de traverser buissons et broussailles, a longtemps été nécessaire pour guider un troupeau, ramasser des champignons, etc. Cette expérience renvoie à ce que l’humain a d’animal, l’immersion plutôt que la distinction (chap. 1), être de la nature plutôt que dans la nature. Vivre la contrainte de s’ajuster incessamment au milieu plutôt que d’évoluer dans un cadre aseptisé, conçu pour éviter la griffure des ronces. Ainsi, le hors-sentier est épreuve, surtout à l’heure où les inégalités d’accès à la nature se constatent dès le plus jeune âge. Épreuve du corps en état de vigilance active, sens aux aguets, souffle raccourci, jambes risquant les courbatures, pieds testant de nouveaux appuis. Mais aussi épreuve émotionnelle, puisque la bartasse projette dans une aventure dont le risque fait intrinsèquement partie. Le livre prend le parti de l’éloge, sans évacuer cet élément : il ne s’agit pas d’aller n’importe où, n’importe comment. Au contraire, une philosophie du soin est au cœur du propos : respect du vivant et de la nature, mais aussi souci de prendre soin de soi-même et des autres.
L’ouvrage pointe la nécessité de moments de régulation explicite face à un choix afin d’atteindre une décision collective qui intègre les besoins de chaque personne (p. 61-63). Or pouvoir participer à ce type de dialogue suppose, côté enfants, une connaissance de soi-même et la capacité à écouter l’autre, et côté adultes, un travail pour établir un climat de confiance où l’on peut dire ses vulnérabilités. Cela fait écho au concept de régulation affective préventive : pas besoin d’attendre un défi pour prendre au sérieux les émotions. Cette « pédagogie de l’aventure » (chap. 2) ne valorise pas les exploits des individus les plus forts en prônant une dangereuse compétition vers l’extrême. Elle ambitionne plutôt de permettre à chaque enfant d’accéder à une aventure extra-ordinaire (sortant de l’habitude comme on s’écarte du sentier), susceptible de le ou la renforcer. Ce qui compte, ce n’est pas la difficulté de la pratique, mais la possibilité lucide de « construire son propre chemin ».
Comment faire ? Le chapitre 4 donne des pistes concrètes. Au-delà du goût pour l’improvisation et de la capacité de ne pas paniquer en cas d’imprévu, il est requis d’anticiper la sortie, de savoir lire une carte et progresser en terrain escarpé, mais aussi sonder le groupe et s’adapter. Ainsi, se perdre ou rebrousser chemin ne sont pas synonymes d’échec. Le premier risque est de relier les points A et B sans passer par le chemin le plus court. Or il y a un intérêt pédagogique, du temps gagné à le perdre ainsi ensemble, nécessaire à une pleine expérience de l’existence humaine comme être de nature, ce que l’IA ne sera jamais. Cette démarche renverse les perspectives sur ce qu’est une bonne activité pédagogique : elle abandonne la posture d’ingénierie, concevant une rencontre limitée et maîtrisée avec une portion du monde, à une posture d’accompagnement, se confrontant directement au monde avec le groupe. Selon Maela Paul, cela consiste à « se joindre à quelqu’un pour aller où il va en même temps que lui » (L’accompagnement : une posture professionnelle spécifique, L’Harmattan, 2004). Le travail pédagogique consiste alors à faire émerger la direction qui fait sens pour le groupe et à la suivre, quitte à emprunter un chemin non optimal mais susceptible d’enseigner davantage. Alors qu’on apprend en pédagogie-ingénierie par l’obéissance, en suivant les consignes pour réexplorer un terrain balisé, en pédagogie-accompagnement, on apprend par l’exploration conjointe du milieu. Ce changement renouvelle le rapport à l’adulte, confronté a sa propre vulnérabilité, et met à mal l’illusion de sa toute-puissance. Cela favorise une prise de conscience profonde du risque pris ensemble, et l’observance de règles nécessaires à la sécurité.
Le hors-sentier a ainsi le potentiel d’éduquer à l’environnement par une transformation du rapport au monde. Grâce à l’expérience intense vécue avec d’autres êtres vivants, humains et non humains, les apprentissages sont ancrés dans les corps, incarnés ou encorporés. Fondée sur un tel souci encorporé pour la préservation du milieu, la façon d’envisager l’action se trouve aussi modifiée, la bartasse stimulant l’imagination (p. 20-23). La « dépendance au sentier » désigne précisément, en politique économique, la difficulté à innover en sortant des rails passéistes. La bartasse pédagogique pourrait-elle développer la souplesse d’esprit permettant de s’émanciper des sentiers mortifères actuels ?


