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Militantisme pédagogique et recherches en éducation et L’engagement en recherche

Bruno Robbes et Yves Reuter (coord.), L’Harmattan, 2026, et Chronique sociale, 2025Les pédagogies différentes au risque de la recherche : on pourrait croire l’affaire entendue. D’un côté, des praticiens engagés dans des manières de faire école autrement. De l’autre, des chercheurs chargés d’observer, d’évaluer, peut-être de légitimer ce qui se tente dans les marges du système scolaire. Les deux ouvrages défont rapidement cette image trop confortable. La recherche n’y apparait ni comme un simple label scientifique apposé sur des pratiques innovantes, ni comme un surplomb extérieur venu distribuer les bons et les mauvais points. Elle agit plutôt comme une épreuve. Elle oblige les mouvements pédagogiques à historiciser leurs évidences, à rendre discutables leurs héritages et à formaliser leurs pratiques.
Les deux ouvrages gagnent surtout à être lus ensemble. Militantisme pédagogique et recherches en éducation interroge les relations – souvent contrariées – entre mouvements pédagogiques et recherches en éducation. L’engagement en recherche revient au terrain plus situé de la FESPI (Fédération des établissements scolaires publics innovants), à ses établissements, ses équipes, ses compagnonnages et ses transformations professionnelles. Ensemble, ils donnent à voir ce qui se joue quand les pédagogies différentes acceptent de ne plus seulement s’affirmer mais de se laisser enquêter.
On referme ces deux livres avec quelques certitudes pédagogiques en moins, ce qui n’est pas leur moindre mérite. Le militantisme n’y est pas présenté comme une pure lucidité avant-gardiste. Il produit aussi ses évidences, ses angles morts, ses récits protecteurs. La recherche n’est pas seulement une alliée. Elle peut confirmer, mais aussi inquiéter, déplacer, contredire. Quant aux établissements innovants, ils ne sont jamais montrés comme des ilots miraculeux. Ils apparaissent fragiles, dépendants de reconnaissances institutionnelles incertaines, et contraints de se fédérer pour durer.
Les contributions ne se juxtaposent pourtant pas. Elles composent peu à peu une intelligence collective du problème. L’histoire longue des mouvements pédagogiques y rencontre l’analyse critique de leurs héritages. La mémoire militante s’y confronte aux exigences de la recherche. Les établissements de la FESPI y apparaissent comme des lieux d’invention, mais aussi comme des organisations vulnérables, obligées de produire des traces, des récits et des alliances pour durer.
Deux exemples suffisent à mesurer ce déplacement. Dans Militantisme pédagogique et recherches en éducation, le chapitre consacré à Montessori, au racisme et à l’antiracisme agit comme une épreuve de vérité. Il ne s’agit pas de déboulonner une figure, mais de comprendre comment un héritage émancipateur peut aussi porter des ambiguïtés et des zones d’ombre. Dans L’engagement en recherche, l’histoire de la naissance de la FESPI produit un effet comparable. On n’y voit pas surgir un collectif pédagogique déjà accordé sur lui-même, mais une fédération qui se construit lentement, dans des tensions, des stratégies et des actes institutionnels successifs. Dans les deux cas, la recherche défait un peu la légende, mais elle fait gagner en intelligibilité.
Le terme « engagement », omniprésent dans les deux ouvrages, fonctionne à la fois comme point de rencontre et comme catégorie de rassemblement. Cette souplesse permet de penser ensemble implication professionnelle, fidélité militante, participation à la recherche, investissement subjectif ou inscription durable dans un collectif. Mais elle laisse parfois le lecteur désireux de distinctions plus fines, tant le concept semble absorber sous un même mot des réalités pourtant différentes.
Au terme de la lecture, l’alliance entre recherche et pédagogies différentes apparait plus exigeante qu’évidente. Elle demande du temps, de la confiance et une capacité à supporter l’inconfort. Les mouvements pédagogiques y gagnent en intelligibilité, à condition de renoncer à une part de confort militant. Les chercheurs y rencontrent des terrains et des pratiques qui obligent à ajuster leurs cadres et leurs méthodes.
Ces ouvrages ne célèbrent donc pas naïvement l’innovation. Ils montrent plutôt les conditions auxquelles une innovation peut être pensée, discutée, transmise et peut-être durablement instituée. C’est beaucoup plus utile. Et probablement beaucoup plus rare.
Changer l’école pour changer la société, changer la société pour changer l’école : la formule est familière aux lecteurs des Cahiers pédagogiques. Ces deux ouvrages invitent peut-être à y ajouter une exigence discrète, mais décisive : chercher avec celles et ceux qui tentent de changer l’école, pour comprendre ce que ces changements font réellement aux pratiques, aux collectifs et aux institutions.


