Comment fabriquer les soucis sanitaires et sociaux de demain tout en prétendant le contraire

Ce n’est pas que je veuille « donner des leçons », surtout sur le terrain politique. Mon propos porte sur l’école et mon vécu professionnel. Mais les politiciens ont fâcheusement tendance à ne voir que leurs intérêts d’image et non les conséquences parfois désastreuses de leurs décisions sur le réel qui résiste aux  « éléments de langage » vendus par les entreprises de communication.

Chacun son truc. Le gouvernement (de gauche) continue à « démanteler » les campements roms, c’est-à-dire littéralement à enlever les manteaux à quelques uns de mes élèves, sans trop se soucier à l’idée – pas du tout abstraite – qu’ils pourraient prendre froid. Pendant ce temps, l’opposition (de droite) souhaite dépister le cannabis en organisant des contrôles dans les établissements scolaires. Sous forme, a proposé Jean-François Copé, de tests salivaires ou de prises de sang « aléatoires » et « anonymes ».

Je ne vais pas argumenter sur cet étrange idéal scolaire que serait le collège du test salivaire. Je ne dirai pas un mot de la solide relation de confiance qu’il ne manquerait pas d’instaurer entre l’institution et ses élèves. Je me bornerai donc à remarquer qu’en ce qui concerne l’aide dont pourrait bénéficier un éventuel « dépisté » en état d’addiction, la pénurie règne : médecine scolaire, psychologues, services publics de santé, tout cela a été mis à mal par ceux qui voyaient partout trop de fonctionnaires.

D’une façon générale, je remarque aussi que certaines idées populistes, c’est-à-dire assurées d’avance de recueillir un maximum de succès, courent les rues en ce moment. En renforçant les effets d’annonce qui cachent l’absence de pensée réelle, ces idées ont déjà des conséquences empoisonnantes du point de vue de la qualité du débat public. Elles en ont aussi en déclenchant des mesures concrètes comme celles qui touchent mes élèves roms.

Sous la présidence Sarkozy, les destructions de « campements illicites » n’avaient rien changé. Que croit-on, maintenant, en haut lieu ? Qu’espère-t-on maintenant que les pelleteuses sont envoyées par la gauche ? Imagine-t-on que les Roms vont trouver des logements présentables et licites sans avoir le droit de travailler officiellement ? Bien sûr que non. En revanche, il est à peu près acquis qu’à chaque campement expulsé, les sondages montent. Et comme il n’y a pas beaucoup de sujets qui occasionnent des sondages positifs…

La pensée « magique », finalement pratiquée à gauche comme à droite, fait donc croire au bon peuple que la destruction d’un campement est une façon d’apporter une réponse au problème posé. Mais cela ne répond à rien. Chaque fois, c’est même une aggravation et nous en sommes, dans notre école, les témoins. Aujourd’hui, la RATP de Bobigny est au bord de la grève, car les rats courent le long des rails sur tout le terminus métro et tram.

Ces rats viennent du camp rom installé au bord des voies depuis plus de trois ans. Mais sans poubelles, sans accès à l’eau, sans toilettes… qui peut penser que plusieurs dizaines de personnes vivant comme cela ne génèrent ni misère, ni pollution, ni vermine ? Le « collectif de soutien aux populations Roms » de la ville l’a déjà dit cent fois. Mais la ville traîne des pieds… pour ne pas provoquer, dit-on, un appel d’air. C’est sûr, il n’y a pas d’air mais les tas d’ordures puent et le racisme monte en flèche dans la population locale.

En interdisant aux Roms de travailler, en les empêchant de s’installer de manière pérenne et suivie socialement, en interdisant à leurs enfants des scolarités posées qui permettent d’apprendre, nous fabriquons avec détermination les soucis sanitaires et sociaux que nous regretterons demain. Bien sûr, tout ne peut pas être pris en charge par le budget des communes et des départements, mais la réaction qui consiste à ce que chaque ville tente de repousser ces gens plus loin et que chaque département se défausse participe d’une logique idiote.

Une logique dans laquelle je ne peux pas m’inscrire. Il y a quelques jours, j’ai pris avec moi, dans l’école, trois petites filles roumaines et bulgares. J’ai profité que les classes de petites sections dorment au dortoir de la maternelle pour leur faire utiliser la douche des petits : cheveux lavés, petits minois et petits ventres récurés au gant et au gel douche, puis un coup de sèche-cheveux (prévision d’un matin sur mon agenda étrange de directrice multifonctions : apporter le séchoir à cheveux).

Trois culottes propres prises dans l’armoire (merci les familles qui nous donnent des vêtements, merci les secours catholique et populaire qui aident au reste), trois paires de chaussettes, trois petites chemises et le tour est joué. En début d’après-midi, elles peuvent rejoindre leur classe, en retard sans doute, mais pimpantes et déterminées au travail.

Il me reste les serviettes à mettre au lavage et qu’il faudra ensuite sécher (prévision d’un autre matin sur l’agenda peu orthodoxe : apporter un séchoir à linge et des pinces). Chez moi, je manque de place pour faire laverie collective. Du coup, c’est la salle des maîtres qui risque de commence à ressembler à un campement illicite. Mais au moins, nous ne sommes ni dans les excommunications démagogiques ni dans la pensée magique.

Nous sommes dans une démarche réfléchie, qui tente de construire pas à pas un monde un peu meilleur à partager. Un monde où un enfant, là où il vit, est forcément chez lui. Théoriquement, c’est là un principe qui est inscrit dans les textes fondamentaux de notre société.

Véronique Decker

 

2 commentaires sur “Comment fabriquer les soucis sanitaires et sociaux de demain tout en prétendant le contraire

  1. Il y a quelques années, je fus vertement rappelé à l’ordre par un IEN car je tentai depuis plusieurs mois d’apporter un peu de confort sous divers subterfuges à deux gamines de l’école qui campait du côté de chez Mickey….  » Faire du social, ce n’est pas votre rôle. De plus, votre posture brise le lien enseignant / enseigné ». Ne cherchez pas plus loin les raisons des difficultés de cette petite »…
    Ah ben, c’est sûr, vu comme cela… Trop jeune, j’ai dit oui Monsieur et j’ai fermé ma gueule…
    http://ledirloestdanslescalier.blogspot.fr/

  2. Véro, je ne suis pas vraiment fier de grand chose mais te connaître en est une.
    Ce que tu écrit est beau, intelligent et drôlement vrai!
    Quand je serai grand ou mort, je voudrais être un « Véro »
    Amicalement,
    Fabrice

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