Nos élèves du Moulin Fayvon, d’expulsion en expulsion

Manuela, 8 ans, risque de dormir dehors si l’expulsion est confirmée et si la caravane où elle habite avec ses frères et soeurs est détruite

La rue du Moulin Fayvon est en fait une minuscule impasse, à l’entrée du Parc Départemental de La Courneuve. Là, derrière un carré de palissades, quelques caravanes constituent un « camp rom ». Ce n’est pas à Bobigny, mais une partie des enfants de ce camp sont tout de même scolarisés dans notre école.

D’expulsions en expulsions, lorsque les enfants parviennent à fréquenter dans une école, ils adorent y rester. Il faut reconnaître que la mairie de Bobigny a une réelle tradition d’accueil : elle accepte volontiers de les scolariser, de les inscrire à la cantine, à l’étude, et d’appliquer, pour les tarifs de cantine, le quotient familial à la mesure des faibles revenus des parents.

C’est suffisamment rare pour être salué.

Mais comme au bout de quelques mois, enfants et parents sont souvent à nouveau expulsés, nous avons comme élèves à l’école des enfants qui viennent parfois de loin. Ceux du Moulin Fayvon sont scolarisés chez nous depuis trois ans. Et ils habitent ce terrain depuis plus d’un an. Cela leur a permis de se poser, de se tranquilliser et de stabiliser leurs apprentissages. Tous parlent maintenant le français avec aisance, à part la petite Sofia qui entre en CP cette année.

La semaine dernière, lorsque la police est passée au camp pour annoncer sa destruction prévue le mardi 2 octobre, les familles sont venues m’en parler. Je leur ai dit que cela n’était pas possible, puisque, avec le nouveau gouvernement, il fallait désormais faire un diagnostic social et veiller à la continuité scolaire des enfants.

Or, à ce sujet, personne ne m’avait contacté. Mais j’avais prévenu l’association qui veille sur les droits des enfants « Défense des Enfants International », qui a alerté le Défenseur des Droits Dominique Baudis. Et la présidente de l’association, à son tour, a prévenu les autorités, répondu aux médias, écrit des communiqués. Du coup, j’ai passé pendant le week-end un après-midi au camp avec une équipe de France 3 (le sujet est visible dans le journal de France 3 Ile-de-France du dimanche 30 septembre).

Je venais d’apprendre que les expulsions avaient été suspendues dans la région nantaise, en attendant l’application des nouvelles directives. Il n’y a en France qu’une seule République et qu’un seul Parlement. Les lois qui s’appliquent à l’Ouest sont valables sans aucun doute pour l’ensemble des régions. C’est là un principe intangible, en même temps qu’une notion de base de toute instruction civique.

Florina et Anca ne sauront pas non plus où aller...

Or, au moment où j’écris ce billet, le 30 septembre, non seulement nous n’avons aucune réponse des autorités, mais des représentants de la préfecture et des policiers sont passés plusieurs fois au camp pour confirmer l’imminence de l’expulsion.

Les destructions de caravanes, les expulsions de terrains ne permettent en rien de résoudre la situation des Roms en Europe. Le gouvernement précédent n’avait cessé d’expulser sans que cela ne change la donne. Au contraire : en rendant inefficace le travail des associations, le suivi médical, la scolarisation des enfants, en traumatisant les gens, cela n’aboutit  qu’à faire monter la haine, là où il faudrait au contraire travailler à l’intégration.

La France connaît une crise économique ? Sans doute et toute l’Europe est touchée. Mais nous devrons nous en sortir tous ensemble, de toutes nationalités, de toutes origines, de toutes religions et avec les Roms aussi, citoyens européens. Oui, citoyens européens, comme le faux bon sens « sécuritaire », appuyé par la paresse de certains médias, oublie systématiquement de le rappeler.

Ce qui signifie que le seul chemin ouvert est celui de l’intégration. Ceux qui ont du mal à l’admettre iraient-ils jusqu’au bout de leur logique, qui consisterait à définir, sur critères ethniques, une sous-citoyenneté européenne ? Il existe, ça et là en Europe, certains forces politiques extrêmes qui en rêvent et, faute de cette inimaginable régression légale, ne seraient pas gênées de revenir à la période des pogroms.

Au nom de ces enfants que je connais, qui ne sont pas pour nous des données abstraites - Samuel, David, Salomon, Manuela, Sofia, Anca, Florina, Christina, Manuel, Bianca, et au nom de tous les autres enfants du camp, qui vont dans d’autres écoles - je ne peux pas rester passive. Ma voix s’associe à celles qui demandent un moratoire immédiat sur les expulsions et l’ouverture de discussions associant les personnes concernées pour que leurs vies, leurs maigres biens, leurs enfants ne soient plus sous la menace.

C’est par la construction de solutions pérennes, avec les gens, par l’accès au droit commun de tous, en commençant par le droit à l’école, le droit au travail légal, le droit aux services sociaux que nous pourrons construire une société plus juste. Et si jamais l’expulsion a lieu tout de même, malgré les appels des associations, les reportages des journalistes, on saura que l’Etat français est sur un mauvais chemin.

Véronique Decker

4 commentaires sur “Nos élèves du Moulin Fayvon, d’expulsion en expulsion

  1. La suite de l’histoire
    Lundi, aucun enfant de ce camp n’est venu à l’école. Aujourd’hui mardi, 5 enfants issus d’une même famille sont venus. Ni lavés, ni changés depuis plus d’une semaine (les parents par peur de l’expulsion les faisaient dormir hors du camp, dans une camionnette, depuis plusieurs jours.) Les caravanes n’ont pas le droit de s’installer et les parents tournent, se garent, tournent dès que la police arrive et se garent dès qu’elle est partie. Comme la famille est nombreuse, ils avaient deux caravanes et l’une des deux a été saisie ce soir par la police. Ils sont désormais 10 à dormir dans le même J5, parents et enfants ensemble.
    La préfecture sera victorieuse complètement lorsque elle parviendra à saisir le J5 et à faire que les enfants dorment dehors sous la pluie.
    Déjà aujourd’hui, l’un avait la migraine et trois toussaient….

  2. Merci Véronique pour ce billet que tu aurais tant aimé ne pas avoir à donner à lire ; merci de partager si clairement ton vécu douloureux et révoltant.
    Directrice d’école, tu es pleinement dans ton rôle de représentante de l’État et du Peuple-nation quand tu agis ainsi, concrètement, pour le respect du droit des enfants, quitte à ce que tu sois obligée de dénoncer une vilénie… étatique.
    En mettant mon bulletin dans l’urne, un certain 6 mai 2012, jamais je n’imaginais que j’allais indirectement être caution de la poursuite de la chasse aux enfants et à leurs parents.
    Alors, pour tenter d’infléchir les « autorités », continuons à leur envoyer nos protestations. Légitimes.
    Bon courage.
    Bien amicalement,
    Jacques

  3. J’espère de tout coeur que l’expulsion n’a pas eu lieu et je suis dans l’incompréhension totale de la démarche des pouvoirs publics que de refuser cette intégration pour privilégier comme vous le dite finalement une sous-citoyenneté européenne.

  4. Ce matin, la plupart des enfants sont revenus à l’école. La famille dont je croyais qu’elle avait eu une caravane saisie, a perdu les deux. La police a fait mettre les deux caravanes en fourrière, malgré la présence de dix enfants. L’aîné m’a apporté un papier et j’ai pu appeler le commissariat. Peut-être il serait possible de faire une demande d’indulgence auprès du ministère public et les récupérer (la dame de l’accueil m’explique tout clairement, et de manière charmante), mais j’appelle trop tard, les bureaux sont vides, il faudra rappeler demain. Et sans doute payer les amendes.
    L’Etat français qui expulse, qui confisque, qui traque, est ce vraiment ce pour quoi nous avions voté en mai dernier ?

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