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Un an après « Charlie »

Une semaine interdisciplinaire sur l’humour à Clisthène, envers et contre tout !

Alexandre Balet

6 janvier 2016

Du 16 au 20 novembre dernier, trois jours à peine après les dramatiques attentats qui frappaient Paris, les élèves du collège Clisthène, structure expérimentale publique bien connue de nos lecteurs, ont eu l’occasion de travailler sur l’Humour, thème lourd de symbolique près d’un an après Charlie et au lendemain des dramatiques attentats de Paris. Retour d’expérience sur une « semaine interdisciplinaire » pas comme les autres, avec Alexandre Balet, professeur d’Histoire-géographie-EMC.


Au collège Clisthène, l’interdisciplinarité occupe une large partie du temps scolaire. Les élèves participent de façon hebdomadaire à des projets interdisciplinaires, ils sont à plusieurs reprises les acteurs de maxi-projets et, cinq fois par an, ils tiennent le premier rôle des semaines interdisciplinaires (SID). Chaque semaine s’articule autour de trois invariables : cours disciplinaires et interventions en rapport avec le thème de la semaine, production menée en groupes mixtes et multi-âges (les groupes de SID), enfin une présentation orale du travail de chaque groupe d’élèves devant leurs pairs et un binôme d’enseignants [1].

Pourquoi avoir maintenu la semaine interdisciplinaire « Humour » après les attentats du vendredi 13 Novembre ?

Les thèmes des « SID » sont choisis collégialement par l’équipe éducative durant la semaine de prérentrée et les organisateurs de la SID commencent à la mettre sur pied cinq semaines avant qu’elle ne débute. Aussi, le 13 Novembre, le thème « Humour » est déjà largement préparé par l’équipe, les interventions disciplinaires, les emplois du temps des élèves et les groupes de SID sont prêts. Au lendemain des attentats, nous nous questionnons évidemment sur le maintien de la SID : est-il trop tôt pour aborder le thème de l’humour alors que l’heure est aux pleurs et au recueillement ? Comment les élèves peuvent-ils alors entrer dans cette SID ? Les objectifs fixés peuvent-ils être atteints ? Avons-nous le cœur à parler d’humour ? A toutes ces questions, deux réponses sont trouvées. La première, nous parait assez évidente : il faut maintenir la SID même si l’angle choisi (l’humour, un remède) doit être légèrement décalé. La seconde, l’emploi du temps du lundi matin doit être assoupli pour laisser le temps aux élèves de s’exprimer. Pour répondre à leurs questions, il faut aussi que nous compilions des ressources pertinentes. Un groupe de travail se met en place sur twitter à l’initiative de Nicolas Le Luherne, professeur de lettres-histoire dans l’académie d’Orléans-Tours. Je participe à ce groupe et avec l’ensemble de l’équipe du collège nous préparons au mieux cette dure matinée qui s’annonce.

Y-a-t-il eu des réactions particulières des élèves et une référence aux précédents évènements de janvier ?

Le lundi 16 au matin, les élèves sont réunis en groupe classe selon le planning des interventions initialement prévues. A l’apport disciplinaire se substituent cependant des échanges avec les élèves. Alors que je dois travailler sur la satire et la question « Peut-on rire de sujets graves ? » avec les élèves de la classe de troisième, nous parlons durant 1h30 des évènements de vendredi soir. Les réactions des élèves sont multiples. Je dois rassurer un petit groupe inquiet de possibles attentats sur Bordeaux, d’autres ont des questions sur des aspects très concrets des attentats : « Comment ont-ils eu des armes ? » « Pourquoi le Bataclan ? » « Qu’est ce que Daesh ? » Les ressources compilées au cours du weekend sont alors très utiles pour donner à voir, à comprendre et essayer de proposer une lecture critique d’une information brulante. Enfin, une poignée d’élèves ne montre que peu d’empathie envers les victimes, expliquant qu’après tout, c’est à Paris que cela s’est passé et qu’eux n’avaient pas été personnellement touchés. Une posture qui leur permet alors de se protéger, de se rassurer et d’affirmer leur place de « leader » dans la classe. Au cours des discussions, il y a bien une référence aux attentats de janvier mais, cette fois-ci, pas de « ils l’avaient cherché » ou « c’est bien fait pour eux ». Tous comprennent que ce sont la liberté, la jeunesse et la vie qui ont été visées. La minute de silence qui clôture la matinée se déroule alors dans un silence absolu alors que tous sommes réunis dans la cour.

Les élèves vous semblent-ils avoir mieux perçu ce qu’avait de libérateur et de distanciateur l’humour ?

A mesure que nous avançons dans la SID, le climat se détend. Le thème de la semaine permet aux élèves de prendre de la distance avec les évènements alors que les médias qu’ils consultent abondamment les inondent d’images et d’informations parfois contradictoires ou erronées. Le rire prend le pas sur les pleurs, les enfants jouent à leur habitude dans la cour de récréation. Au cours des interventions proposées, ils travaillent sur les différentes formes de comique, proposent des parodies qu’ils créent de toute pièce, L’humour est alors présenté comme étant l’arme du militant qui dénonce, du résistant qui s’insurge, mais aussi comme celle de tout être humain, prompt à désamorcer des situations de crise, à détendre des tensions parfois vives, à calmer une colère souvent présente chez les adolescents.

Une semaine après les attentats de Paris, cette deuxième SID de l’année s’achève. Les résultats des différents groupes sont évidemment inégaux, les objectifs fixés ne sont pas atteints pour tous mais le rire et l’humour ont permis de réfléchir autrement à l’actualité, sans peur, sans haine.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

Voir la production en ligne réalisée durant la SID Humour


[1On trouvera en mars dans le dossier des Cahiers à venir sur les EPI une description précise de ce fonctionnement.