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S’orienter dans la vie : la sérépendité au travail ?

Francis Danvers, Dictionnaire de sciences humaines et sociales - Tome 2, de la 501e à la 600e Considération, Presses universitaires du Septentrion.

5 octobre 2013

A partir, notamment, de recherches québécoises, Francis Danvers explore les voies de l’orientation professionnelle qu’ouvre la sérépendité, « combinaison de l’intelligence et du hasard » qui « occasionne des découvertes inattendues et des rencontres imprévisibles ». Un ouvrage qui peut servir de guide aux différentes acteurs concernés, tout en allant au-delà d’un simple manuel ou d’un dictionnaire courant. Il se situe plutôt du côté d’une encyclopédie raisonnée- et ambitieuse.


Dans ce nouvel ouvrage, publié avec le soutien de l’Agence nationale de la Recherche du Conseil régional du Nord-Pas de Calais, Francis Danvers poursuit son œuvre de clarification des concepts, dans la collection qu’il dirige, depuis son dictionnaire, intitulé 700 mots-clefs pour l’éducation. 500 ouvrages recensés : 1981-1991, en 1992, ses 500 mots-clefs pour l’éducation et la formation tout au long de la vie, en 2003, et, en 2009, le tome 1 de S’orienter dans la vie : une valeur suprême ? Les 100 présentes « Considérations », de la 500e à la 600e, constituent le tome 2, placé sous le signe de la « sérépendité », « combinaison de l’intelligence et du hasard » qui « occasionne des découvertes inattendues et des rencontres imprévisibles » (4e de couverture). D’ores et déjà est annoncé en préparation : S’orienter dans la vie : Une injonction biographique ?, Tome 3 de la 601e à la 700e Considérations.

La méthodologie de l’auteur est donc rodée de longue date et solidement appuyée par les ressources à la fois scientifiques et professionnelles que lui offre son expérience de professeur de psychologie, directeur d’un master, vice-président de l’Université populaire de Lille et de l’Association Apprendre & s’orienter, à Montpellier. Dans sa postface, Liette Goyer conclut : « Les publications de Francis Danvers n’ont pas leur équivalent dans les Amériques. C’est pourquoi il est impératif de les faire connaître auprès des différents acteurs et relayeurs », car « il importe d’encourager la poursuite de ce vaste chantier ».

Pour elle, en effet, ce deuxième tome, qui enrichit le premier dans un domaine encore mal exploré, s’avère utile sur divers plans à plusieurs acteurs : étudiants et professionnels en exercice, analystes des politiques publiques et décideurs, enseignants et chercheurs. Elle confirme cette attente de tous les milieux en citant plusieurs sources malheureusement non développées dans leurs références bibliographiques, ni dans la bibliographie générale à la fin du livre.

L’ouvrage se présente sous forme de questions précédant chacune un mot-clef, dont l’argumentaire renvoie à d’autres mots-clefs. Le lecteur peut se repérer soit par rapport à la liste des questions incluant celles du premier tome, soit par l’index des mots-clefs du tome 2, soit par la liste complète des mots-clefs du tome 1 et du tome 2 (en italiques). L’ensemble est complété par un index des principaux sigles et abréviations et par une bibliographie.

A la manière de Magritte, on pourrait dire : « Ceci n’est pas un un dictionnaire », puisque tout commence toujours par une question qui invite à un parcours réflexif, par nature inachevé. Le terme de « Considérations » peut aussi être pris comme un clin d’œil (non innocent) à Pic de la Mirandole, peut-être avec l’ambition cachée – mais en cours de réalisation avec le troisième tome annoncé – d’égaler ses 900 Considérations.

Néanmoins, sous cette forme, cet ouvrage peut servir de guide aux différentes catégories d’acteurs désignés par Liette Goyer, tout en allant au-delà d’un simple manuel ou d’un dictionnaire courant. Il se situe plutôt du côté d’une encyclopédie raisonnée. Francis Danvers l’introduit par sa visée qui est, à partir du total des 600 mots-clefs appuyés par 600 références bibliographiques, de constituer, après la « carte cognitive » du tome 1, le « socle commun » des connaissances de base sur le sujet, s’insérant dans « une anthropologie de l’orientation à tous les âges de la vie, ancrée dans le champ des sciences de l’éducation et de la formation des adultes » (p. 674-675). Si c’est le premier ouvrage qui se donne cet objectif en France, celui-ci ne paraît pas inaccessible puisque cela existe déjà au Québec

Comme l’auteur, Gaston Mialaret, professeur honoraire de l’Université de Cæn, se place d’emblée, dans sa préface, sous le signe de la sérépendité, si on entend le hasard au sens que lui donnait Pasteur de ne favoriser que les esprits préparés. Il décrit comment sa vocation précoce d’enseignant et ses rencontres fortuites, d’un remarquable instituteur, à un « orienteur professionnel » passionnant et à un conférencier agissant comme repoussoir, l’avaient confirmé dans des choix éducatifs similaires à ceux de Francis Danvers. A l’orientation scolaire et professionnelle au service de la fabrication d’individus performants dans l’école pour fournir un modèle d’homme compétitif dans la société, l’un et l’autre opposent cette anthropologie de l’orientation, clairement située du côté des savoirs émancipateurs qui ne se réduisent pas aux savoirs savants et experts. Une telle orientation « mobilise des enjeux liés à une histoire personnelle, familiale et sociale, d’où la nécessité d’un travail sur soi qui peut prendre les formes les plus diverses » (p. 675).

Francis Danvers se range du côté de la « vie bonne », selon Amartya Sen, c’est-à-dire la liberté et la capacité de faire des choix (capabilité), en relation avec le bien-être de la personne (p. 676). Je suis en convergence avec lui et Liette Goyer (p. 1023) sur l’apport de la notion de capabilité pour faire évoluer les systèmes éducatifs, d’orientation et de formation vers une meilleure adaptation au développement des potentialités individuelles et collectives, c’est-à-dire vers une éducation inclusive, et, c’est la condition de leur succès scolaire.

Certes, comme le remarque l’auteur, nombre d’organisations internationales, telles l’OCDE, la Commission européenne ou la Banque mondiale, préconisent une orientation professionnelle conçue au sens large comme « les services et activités qui s’adressent à des individus de tout âge, à toutes les étapes de leur vie, pour les aider à faire leurs choix éducatifs ou professionnels et à gérer leur évolution », ces services pouvant se trouver aussi bien dans les établissements scolaires, universitaires et établissements de formation, que dans d’autres secteurs publics, privés, sur les lieux de travail ou du volontariat avec des activités très variées, TIC, entretiens, stages de découverte, etc.

Mais l’accord de principe recouvre des politiques et pratiques fort opposées à ce qu’implique la théorie de Sen. Comme je le souligne dans la conclusion de mon dernier livre sur l’éducation inclusive (l’Harmattan, 2012), une théorie fondée sur la capabilité reconnaît en chacun(e) une potentialité d’accomplissement et de bonheur tout à fait personnelle, que ne saurait pas plus satisfaire la seule multiplication de biens de consommation – chacun(e) en ayant un désir d’usage différent – que des programmes et curricula qui ne reconnaissent pas cette diversité. L’homogénéisation des normes à laquelle tendent les décideurs pour obtenir une qualification répondant aux contraintes arbitraires du marché international met seulement les enseignants dans des dilemmes insolubles face à une population scolaire de plus en plus diversifiée.

Un dictionnaire comme celui-ci donne des repères pour une analyse critique des services en fonction de leurs effets réels sur les populations par rapport aux finalités annoncées. C’est un outil d’information et de travail précieux pour tous ceux que la question intéresse.

Danielle Zay