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Que nous dit la comparaison avec les USA ?

Denis Meuret

Les idées et l’organisation de l’école française sont ici très sérieusement interrogées, surtout quand on en compare, comme ce spécialiste de l’Iredu (Institut de recherche sur l’éducation, université de Bourgogne), ses performances avec celles des USA. L’éloge de ce grand pays fera sans doute réagir, tout comme la féroce proposition qui clôt l’article !

Si l’on accepte pour nécessaires les conditions qui sont mises en France à l’orientation des élèves, et d’abord à leur passage dans la classe supérieure, on ne comprend pas que les États-Unis puissent tout simplement tenir debout, sans même parler du fait qu’ils soient à l’avant-garde de la science et de la culture (je parle ici bien sûr de « grande » culture, pas de Walt Disney). Les élèves, en effet, y choisissent leurs cours dans une palette improbable, ils arrivent en fin de high school sans redoublement, ni brevet des collèges, ni orientation, les universités « sont obligées » - c’est ainsi que nous le formulons en France - de proposer des cours de remise à niveau, ils n’ont même pas d’agrégation ni de classes préparatoires, et en maths et en sciences, leurs élèves de 15 ans sont moins bons que les nôtres.

Malthusianisme français

Une explication générale est le malthusianisme français. En principe, on a créé le service d’orientation pour rendre les sorties du système éducatif adéquates à ce qu’on appelait les « besoins de l’économie » et qui n’était que la structure contemporaine des emplois. En réalité, les archives de Matignon sur le sujet, dans les années soixante, racontent une autre histoire : il s’agissait bel et bien d’empêcher le « flux » des baby boomers allongeant leur scolarité de « submerger » nos lycées et nos universités, et de faire ainsi baisser le niveau de l’élite. La « métaphore hydraulique » y est, selon Antoine Prost qui a pu consulter ces archives, omniprésente.

Une autre, mais qui est liée à la première, tient à la structure du système scolaire. Pour faire court, il existe aux USA un seul examen de sortie, définit par un niveau (du diplôme et de l’institution qui l’a délivré), et, jusqu’à ce diplôme, le système scolaire laisse les élèves arbitrer eux même entre « l’effort maintenant » et « la récompense plus tard ». Les plus travailleurs prennent des cours plus exigeants (algebra 1 au lieu d’algebra 2, ou ces Advance Placement Courses qui permettent de prendre de l’avance sur le programme des colleges), sans trop de peur d’échouer puisque ce qui est en jeu est, le plus souvent, un certificat disant qu’on a suivi ce cours. Il existe en France des filières, dont il faut se demander pourquoi, alors qu’elles sont là, en principe, pour adapter l’enseignement à des compétences et à des goûts, elles conduisent toujours, et quoique veuillent et fassent les acteurs de l’orientation, à classer les élèves en deux groupes, les capables et les autres. Cela se joue à chaque fin d’année, avec le redoublement, cela se joue en fin de 3e, bien sûr, mais aussi en fin de 2de où aucune réforme n’est parvenu à empêcher que le passage en S soit le seul convenable, et en fin de terminale, où l’on est admis ou non en prépa.

Durkheim et Dewey : deux modèles, deux écoles

La causa remota me semble devoir en être cherchée dans le récit par lequel Durkheim a fondé l’école publique française, et dans lequel l’école catholique peut fort bien se retrouver : l’école fait accéder à la citoyenneté en enseignant la raison universelle contre le monde, ses superstitions et son localisme. Dans ce récit, en effet, l’école est seule à éduquer, et plus elle est seule, mieux elle éduque, alors que dans le récit équivalent de l’école américaine, celui de Dewey, l’école est là pour mimer, concentrer, l’expérience sociale, qui est ce dont on apprend et ce pourquoi on apprend [1]. Il en résulte en France cette angoisse de programmes suivis, cohérents, et cette idée que seule la maîtrise de ce qui précède permet d’apprendre ce qui suit, d’où l’obligation de ne laisser « continuer » que ceux qui ont réussi l’étape précédente.

Une autre conception des voies de réussite

Les américains sont sûrement plus proches de l’idée que « qui veut réussir et est prêt à travailler dur », y arrivera, dans les études comme dans la vie. Qu’ils se soient rendus compte récemment que, en outre, un niveau académique minimum dans les basics aidait tout de même sérieusement à réussir l’université et à trouver un travail, modifie ce schéma, mais ne le remet pas en cause. Cela se traduit par l’objectif d’amener tout le monde à une maîtrise minimale en maths, science et langage à 16 ans (No Child Left Behind), pas à la création de filières ou de barrages quelconques. On trouve encore aux USA des formes (cours, établissements…) qui permettent à n’importe quel élève qui veut « se décider enfin à travailler », de le faire, quel que soit le niveau où sa paresse passée l’ait conduit. On trouve toujours, en fin de high school, toute une gamme d’institutions d’enseignement supérieur qui peuvent accueillir des élèves de niveaux très différents, dont chacune est flanquée d’une autre un peu plus prestigieuse (le mot important est « un peu ») qui peut accueillir ses plus brillants sujets. En bref, il s’agit de donner aux élèves les moyens d’améliorer, d’aiguiser, des capacités dont le sens même est d’avoir un lien avec leur être au monde. S’il s’agît, au contraire, comme en France, de donner les capacités d’échapper au monde, puis, par une opération qui n’a, au fond, que peu à voir avec la première, de donner des compétences techniques adéquates au rang que votre niveau d’abstraction vous permet d’occuper, l’orientation est forcément une sélection.

Ce lien entre l’orientation, le malthusianisme et ce que Claude Thélot appelle une « école contre » me conduit à penser que l’avenir qu’il faut souhaiter au service d’orientation est sa disparition, ce qui supposerait un lycée où, à un élève faible dans une des disciplines qui commandent la réussite à l’université (maîtrise de la langue, de l’écrit, maths et sciences), on proposera de suivre des cours complémentaires ad hoc au lieu de l’obliger à suivre une filière d’où cette discipline a disparu.

Denis Meuret
Professeur de sciences de l’éducation, université de Bourgogne-Iredu


[1Dans Gouverner l’école (PUF, 2007), ces deux récits sont développés et convoqués pour expliquer pourquoi les États-Unis rencontrent moins de difficultés que nous à élaborer démocratiquement un gouvernement moderne de l’école.


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