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Le livre du mois du n° 504, Le sens de l’orientation

La ségrégation scolaire

Pierre Merle. Éditions La Découverte, Repères, 2012


L’auteur des Notes, secrets de fabrication (PUF, 2007) ou encore de L’élève humilié (PUF, 2005), professeur à l’IUFM de Rennes, confirme dans La ségrégation scolaire son talent pour soulever des questions qui fâchent et produire le matériel empirique propre à les éclairer, moyennant une bonne dose de savoir-faire méthodologique.

Deux catégories de ségrégation ont retenu l’attention de Pierre Merle : les mauvais élèves par rapport aux moyens-bons, et les élèves de familles défavorisées par rapport aux élèves de milieux moyens ou favorisés. Elles sont globalement fortes en France, comme le montre la comparaison internationale : leur étude occupe l’essentiel du livre.

L’ouvrage commence par mettre les processus ségrégatifs en perspective historique. Comme d’autres, Merle les fait remonter aux années 1980, avec une double étiologie : externe et interne au système éducatif. À l’externe, c’est l’arrivée de la crise économique. Alors que les scolarités s’allongent, l’offre d’emploi baisse, et, mécaniquement, la valeur des diplômes baisse. Versant interne, les gouvernements ont insidieusement «  institué  » la ségrégation, pose Merle. Y ont contribué la politique de projet d’établissement, celle d’éducation prioritaire et aujourd’hui les Eclair (écoles, collèges et lycées pour l’ambition, l’innovation et la réussite), les ERS (établissement de réinsertion scolaire) ou les internats d’excellence, et, bien entendu, l’assouplissement de la carte scolaire, amorcé lui aussi au début des années 80.

Le deuxième temps du livre s’attarde sur trois politiques scolaires à impact ségrégatif : l’éducation prioritaire, la concurrence entre le privé et le public, et l’assouplissement de la carte scolaire.

On ne s’attend pas à trouver l’éducation prioritaire dans les dispositifs qui concourent à la ségrégation scolaire. Mais les données produites par la DEPP (direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance), l’organe d’études statistiques du ministère, montrent qu’en six ans, le taux d’élèves de 3e de niveau faible dans les collèges RAR (réseau ambition réussite) est passé d’un quart à un tiers de l’effectif. La formule des RAR s’est bel et bien accompagnée d’une forte augmentation de la ségrégation, à rebours de ce qui était imaginé avec la création des pôles d’excellence, des professeurs supplémentaires et des assistants pédagogiques.

Le chapitre sur la carte scolaire montre comment s’est déployée historiquement la carrière de cette disposition : d’abord esquissée sous forme d’expérimentation en 1981, évaluée négativement, puis reprise par la droite, relayée par la gauche, avant d’être remisée, puis finalement reprise en 2007 sous une forme ambigüe. Que la ségrégation s’en soit trouvée accentuée, cela tombe sous le sens dans une bonne mesure. Encore fallait-il le prouver. On trouvera ici la synthèse des données disponibles ainsi que des précisions sur l’évolution des ségrégations sociales à l’école dans plusieurs grandes villes françaises.

Le chapitre sur l’école privée est particulièrement intéressant. Pour mesurer l’effet de l’assouplissement de la carte scolaire sur la ségrégation sociale et académique, Merle a scruté l’évolution des recrutements du privé entre 2006, l’année précédant la décision d’assouplir, et 2010. Il peut ainsi montrer de façon fine comment la disparité sociale entre secteur public et secteur privé s’est accrue ces dernières années dans les principales villes françaises, en même temps que croissait la ségrégation interne au secteur public. La tendance est à une «  ghettoïsation du privé par le haut  ».

Reste à comprendre pourquoi la ségrégation scolaire était déjà très marquée en France avant ces mesures. Le vrai problème en France est qu’on manque de sources fiables. Malgré cela, le livre La ségrégation scolaire permet d’avancer dans l’explication : il démonte la combinaison des variables académiques et sociales dans les processus ségrégatifs au sein des systèmes scolaires locaux, tout en donnant les éléments de méthode qui permettent de s’approprier le raisonnement sur les chiffres.

Françoise Lorcerie


 

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Questions à Pierre merle

 

Vous êtes critique sur la politique d’éducation prioritaire et son évolution récente avec la politique des RAR et des Eclair. Quelles propositions faites-vous pour corriger la concentration des difficultés dans l’éducation prioritaire ?

Ma critique de la politique d’éducation prioritaire ne porte pas sur son principe «  donner plus à ceux qui ont moins  », mais sur sa mise en œuvre. Par exemple, les établissements de l’éducation prioritaire (EP) ont des classes à peine moins chargées que les classes hors EP alors que, pour les élèves en difficulté, le nombre d’élèves par classe exerce des effets nets sur leurs progrès scolaires, comme l’étude de Thomas Piketty et Mathieu Valdenaire l’a bien montré. Ensuite, dans les établissements qui cumulent les difficultés, par exemple en Seine-Saint-Denis, la préscolarisation à deux ans ne dépasse pas les 5 %, soit un taux très en dessous de la moyenne nationale. Autre exemple, les options dont bénéficient les établissements de l’EP sont souvent moins nombreuses que celles présentes dans les établissements des beaux quartiers, etc. La discrimination soi-disant positive est en fait négative. La priorité actuelle est de développer une réelle discrimination positive. Il faut aussi supprimer le label éducation prioritaire, en raison des effets de seuil qu’il provoque. Certains établissements ont une situation à peine meilleure que ceux de l’EP et ne sont pas aidés, alors qu’ils devraient l’être. Il faut un système d’aides simples et régulièrement ajustables en fonction des variables socioscolaires fortement prédictives de la difficulté scolaire.

D’autre part, si les comparaisons entre les établissements de l’EP et hors EP portaient sur leur budget complet (salaires enseignants compris), la fameuse discrimination positive apparaitrait pour ce qu’elle est : une discrimination négative. La majorité des enseignants en poste dans l’EP sont jeunes, moins expérimentés et moins payés. La sujétion ZEP (zone d’éducation prioritaire), moins de 100  euros par mois, est une faible compensation au surcroit de difficultés scolaires propres à ces établissements caractérisés par un turnoveur considérable des enseignants qui réduit sensiblement le travail en équipe pourtant tout à fait nécessaire.

Quelle est votre position sur la question de l’évolution des inégalités entre établissements ?

Les données statistiques relatives aux différences de recrutement social des établissements existent et la DEPP ne publie rien sur ce sujet. En 2002, le rapport Hébrard sur la mixité sociale à l’école avait pourtant suggéré la création de «  cellules de veille et de contrôle de la mixité sociale  ». Cette judicieuse suggestion n’a pas été reprise. Pourquoi ? En France, il existe une sorte de consensus : préserver le mythe d’une école ouverte également à tous. Ce positionnement politique aboutit à méconnaitre la dimension profondément inégalitaire et ségrégative de l’école française. Une action particulièrement utile serait de construire des indicateurs de la ségrégation sociale des établissements. Cette ségrégation constitue en effet un handicap à l’efficacité et à l’équité de l’école française. Sans constat statistique, comment mener une politique éducative éclairée ?

Vous annoncez quatre types de critères de la ségrégation scolaire : le genre, le statut ethnique, le statut socioéconomique, les compétences scolaires. Puis vous concentrez votre étude sur les deux derniers. Avez-vous néanmoins des données sur la ségrégation ethnique ?

Le tabou d’une école républicaine aboutit à l’absence de publications sur ce sujet sensible. Une recherche sur l’académie de Bordeaux et des données plus locales, au niveau des établissements, montrent que cette ségrégation ethnique est particulièrement élevée. Elle constitue un handicap à une scolarisation réussie des enfants étrangers ou d’origine étrangère. Cette ségrégation ethnique forte constitue un frein à l’intégration des populations étrangères alors que cette intégration scolaire, comme celle des catégories populaires, est indispensable à la cohésion de la société française.