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La découverte professionnelle interroge l’école

Catherine Remernier

L’ouverture de l’école sur l’environnement professionnel apparaît parfois comme le remède miracle contre l’échec scolaire, la démotivation et les problèmes d’insertion. En réalité, la découverte des métiers ne donne pas de résultats mécaniques ; elle demande à être réfléchie et mise en relation avec la psychologie de l’adolescent.

La loi d’orientation pour l’école présente l’option et le module de découverte professionnelle comme un enseignement destiné à lutter contre les sorties sans qualifications. Le schéma national d’orientation le décrit comme un moyen pour faire naître de nouvelles vocations et permettre à la fin de la scolarité obligatoire une poursuite d’études ou une insertion professionnelle. On en attend une plus grande motivation des élèves, une diminution des stéréotypes et la construction de projets et de parcours individualisés.

Le lien école-métiers-insertion

Les liens de l’école et du milieu professionnel s’inscrivent dans une histoire. Depuis la loi sur l’obligation scolaire, destinée à protéger les enfants de l’exploitation salariale et à leur donner les connaissances indispensables à l’utilisation des nouvelles techniques, l’école à toujours entretenu des rapports avec le monde du travail. Mais ils ne concernaient que les élèves pour lesquels on prévoyait une entrée rapide sur le marché de l’emploi. Même après l’instauration du collège « unique » furent maintenues, sous diverses appellations, des classes dans lesquelles était prévu un contact avec l’entreprise [1].

Quand les enquêtes sur l’insertion professionnelle montrent avec constance la correspondance entre l’échelle des diplômes et les chances d’échapper au chômage [2], comment les élèves et leurs familles peuvent-ils interpréter la mise en place d’options et de modules dont les enseignants voire les chefs d’établissement eux-mêmes n’ont pas toujours bien saisi la spécificité par rapport au modèle des classes précédentes ? Il est à craindre qu’élèves et parents voient dans la découverte professionnelle la reconduction du schéma qui a toujours prévalu (élèves en difficulté = orientation professionnelle) et une tentative de limitation de leurs ambitions scolaires, voire de pression sur leurs choix.

En effet, alors qu’aujourd’hui plus de six jeunes sur dix obtiennent un bac, que sept jeunes sur dix arrivent en terminale, quel sens peut prendre cette incitation à développer très tôt une connaissance des métiers et des liens avec le milieu professionnel ?

Connaissance des métiers et motivation

De nombreux travaux en psychologie et en sociologie [3] ont démontré l’absence de liaison mécanique entre « projet » d’orientation et motivation scolaire. Ce n’est en effet pas dans leur projet personnel d’avenir que les « bons » élèves puisent leurs ressources pour s’investir dans leurs apprentissages et, a contrario, l’énonciation d’un projet professionnel ne suffit pas à mobiliser les élèves en difficulté sur leur travail scolaire.

On pourrait qualifier certains de ces projets de « magiques » : leur fonction semble être davantage de protéger une estime de soi bien mise à mal par des échecs répétés, en s’attribuant les caractéristiques jugées prestigieuses de certaines professions. Tant que l’on considérera l’élaboration des projets d’avenir des adolescents comme une réalisation mettant exclusivement en jeu des opérations cognitives centrées sur la prise d’information et leur hiérarchisation, sur la comparaison des avantages et des inconvénients de différentes solutions, sur l’apprentissage de la prise de décision, on passera à côté des enjeux qu’elle représente pour chaque adolescent, chaque adolescente.

Au moment où l’attention de tous les éducateurs est attirée sur les signes de fragilité à cette période de la vie, il est paradoxal de considérer la projection dans l’avenir comme un processus indépendant, ne pouvant nullement être affecté par la dynamique propre du développement psychologique. L’élaboration des projets est pourtant indissolublement liée à la construction de l’identité et ne peut être regardée comme un cheminement linéaire, à l’écart des représentations sociales et de genre. Les métiers ne sont pas des objets de connaissance exactement comme les autres. Ils s’inscrivent dans une hiérarchie sociale où, envisager certains métiers c’est aussi anticiper sa place future dans cette division du travail social. Peut-on totalement l’occulter ?

Que sait-on vraiment du travail ?

La découverte des métiers et de l’entreprise a été désignée comme un enseignement dont le contenu est supposé facilement accessible à tous les enseignants. Il suffirait de guider les élèves par des activités appropriées, à s’informer sur des métiers et sur l’organisation de l’entreprise. Or, contrairement à ce qui se passe dans les disciplines, l’enseignant n’est pas détenteur d’un savoir validé par des approches conceptuelles bien identifiées ; son rôle vise plutôt à mettre l’élève au contact de ces connaissances par de la documentation ou des témoignages de certains professionnels dont l’apport est toujours intéressant mais nécessairement ponctuel et limité à leur expérience. Mais au-delà de la forme (qui a l’avantage d’être moins « scolaire », diront certains) qu’est ce qui sera transmis ? Comment proposer des activités qui conduisent à réfléchir et non seulement à s’informer ?

Alors que le travail devient de plus en plus éloigné du concret, de moins en moins lisible, cristallisé dans des technologies de plus en plus sophistiquées, comment amener les élèves à comprendre en quoi il consiste, sans avoir soi-même de références théoriques et pratiques pour l’aborder ? Seul un travail pluridisciplinaire, intégrant les conseillers d’orientation-psychologues, peut redonner de l’épaisseur et de la complexité à cette activité humaine essentielle sur le plan psychologique et social.

Envie d’apprendre et de réussir

Si l’espace de « découverte » est déjà circonscrit par ce qu’on pense « bon et utile » à découvrir pour certains élèves, on peut douter de leur assentiment au dispositif. Par contre si l’on s’appuie sur le texte du bulletin officiel de l’éducation nationale qui définit l’option de trois heures, on peut retenir l’intérêt d’un travail pluridisciplinaire, qui se donne pour objectif de contribuer à la culture générale, d’aborder des métiers de tous champs professionnels et tous niveaux de qualification, et de permettre aux élèves le moment venu (et non dans l’immédiat) d’élaborer leur projet d’orientation. Ces principes, assez peu souvent respectés sur le terrain, faute de message clair et de formation, définissent pourtant les conditions minimales d’une adhésion des élèves.

Mais aussi, s’agissant des contenus, peut-être faut-il prendre comme point de départ, les caractéristiques psychologiques des adolescents. Quelles sont les interrogations qui les animent, qu’est ce qui les fait rêver et leur fait peur par rapport à leur avenir ? En choisissant ces fils rouges, l’expérience de terrain montre qu’on peut les amener à réfléchir sur ce que font réellement ceux qui travaillent, ce qui les pousse à s’investir – et cela dans tous les métiers – à travailler avec d’autres et pour d’autres en tenant leurs engagements. C’est autour de ces questions importantes que peut se faire l’échange entre professionnels et élèves dont ces derniers tireront peut-être des ressources pour grandir et pour s’investir eux-mêmes dans leur propre activité scolaire. C’est aussi en cela que les conseillers d’orientation-psychologues devraient, en tant que psychologues, pouvoir prendre toute leur place dans ces dispositifs. Mais c’est une autre question… de nombre !

Catherine Remermier
Conseillère d’orientation-psychologue, CIO d’Aulnay sous bois (93)


[1Alternance en CPA, stages de découverte en 3e d’insertion, 3e technologique, 3e professionnelle…

[2Enquête Cereq « génération 98 et Génération 2001 ».

[3Bautier, Charlot, Rochex, École et savoirs dans les banlieues et ailleurs, A. Colin, 1993 ; Rochex, Le sens de l’expérience scolaire, Puf, 1995 ; Bautier, Rochex, Les nouveaux lycéens, A. Colin, 1998.


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