Cahiers pédagogiques  : Pouvez-vous nous rappeler quel est le profil des élèves de ce lycée ?
Jeannot Medinger : Le Neie Lycée englobe l’enseignement secondaire, de la classe de 7e au baccalauréat. Son offre scolaire comprend le cycle d’orientation, d’une durée de trois à quatre ans, et le cycle de formation, d’une durée de trois ans, réservé au régime classique, préparant plus directement aux études universitaires.
Nous tenons à avoir une grande diversité parmi nos élèves tant au niveau de la provenance sociale et de la nationalité qu’au niveau des performances scolaires antérieures.

C. P. : Trois ans après l’ouverture du Neie Lycée, pouvez-vous pointer les réussites dont vous êtes le plus satisfait ?
J. M. : Il s’avère que les élèves aiment venir à l’école, ce qui est une condition essentielle pour qu’ils y travaillent de façon sereine. Les relations qu’ils ont l’occasion et la nécessité de nouer y sont pour beaucoup. Le lycée est axé sur la coopération des élèves mais aussi des professeurs. Ces derniers continuent d’ailleurs à être très engagés. Leur engagement est naturellement une bonne chose, mais il s’avère aussi nécessaire de modérer leurs efforts afin d’éviter qu’ils se surmènent lors de leurs travaux de préparation ou de correction.
Les élèves font des recherches dans toutes les matières et rédigent en plusieurs versions leurs synthèses et leurs réflexions personnelles. Toutes les versions sont annotées de façon intelligente de façon à permettre aux élèves de composer la version suivante.
Les élèves ne travaillent pas pour avoir de bonnes notes et encore moins pour en avoir de meilleures que leurs collègues. Les matières qu’ils abordent sont variées et adaptées à leurs intérêts et à l’orientation qu’ils entendent donner à leur carrière scolaire et professionnelle. Des programmes standardisés les en empêcheraient.
Nous avons de grandes exigences au niveau de la discipline et des bonnes manières. Pour travailler et vivre ensemble, il faut beaucoup de tenue et de respect. Il est important sur ce plan de collaborer avec les parents.
Deux dispositifs, les équipes responsables de trois classes et les tuteurs personnels des élèves, se sont plus que tout confirmés. Ils comptent parmi les choses qui se sont fondues dans le déroulement normal du lycée mais dont il faut se rappeler qu’elles sont essentielles et indispensables.

C. P. : Pouvez-vous nous dire quelles difficultés principales vous rencontrez ? Étaient-elles prévisibles ou au contraire vous ont-elles surpris ? Quelque chose dans le projet initial a-t-il dû être abandonné ou retardé ?
J. M. : La coopération fonctionne bien au sein des équipes, celle entre équipes différentes est beaucoup plus difficile à mettre en œuvre. Elle est pourtant nécessaire pour garantir la cohérence de l’ensemble, même s’il suffit peut-être de veiller à un renouvellement partiel des équipes d’année en année.
L’évaluation reste une préoccupation majeure des parents et des enseignants. Nous sommes bien les seuls à ne pas croire en l’objectivité d’une promotion automatique : faire dépendre la progression et l’orientation des élèves du seul calcul de moyennes est aberrant et irresponsable.
L’orientation des élèves est une affaire complexe et délicate qui nécessite un accompagnement de longue durée. C’est pourquoi nous la confions au premier titre au tuteur personnel de l’élève, ensuite à l’équipe pédagogique qui l’entoure et enfin à un jury externe.
Les difficultés que nous rencontrons étaient somme toute assez prévisibles. Elles font partie des résistances qu’il nous faudra sans aucun doute continuer à mener. Notre projet n’est pas assurément pas dans l’air du temps. Nous sommes à l’époque de la standardisation et de l’automatisation et non pas de la réflexion et de la responsabilité.
Nous avons longtemps réfléchi à la création et au développement du cycle de formation (cycle supérieur) et nous avons finalement obtenu, avec l’aide du ministère, que la démarche qui nous a semblé la plus utile soit favorablement accueillie par le gouvernement. Le projet de loi correspondant vient d’être déposé.

C. P. : Pouvez-vous nous dire comment les enseignants vivent ce fonctionnement différent ? Après l’enthousiasme initial, l’équipe a-t-elle trouvé son deuxième souffle ?
J. M. : Il y a toujours cette espèce de surengagement qui a un côté désagréable. Les enseignants ont souvent tendance de se préparer excessivement pour leurs cours ce qui peut réduire la place donnée à la participation des élèves. Il leur arrive également de vouloir redresser toutes les imperfections sur les différentes versions des travaux des élèves ce qui, bien sûr, peut nuire à leur progression graduelle.

C. P. : Les méthodes innovantes vous semblent-elles avoir des effets différents selon le profil des élèves : est-ce que tous en profitent, de quelle façon ?
J. M. : Parmi les nouveaux élèves de 7e, il y en a bien sûr qui comprennent mieux que d’autres ce qu’on attend d’eux et qui profitent d’emblée des chances que leur ouvre ce système. Il y en a d’autres qui n’ont ni la discipline ni l’ouverture d’esprit nécessaires pour saisir leur mission. Beaucoup se sont habitués à ne plus travailler que pour satisfaire les consignes du maître et pour éviter les notes insuffisantes. Il est donc tout à fait normal qu’un grand nombre d’élèves mettent un certain temps pour comprendre quelle espèce de contributions nous exigeons d’eux. Un redoublement peut s’avérer utile au cas où un élève le réaliserait tardivement. La plupart finissent par prendre exemple sur leurs collègues. La motivation peut ainsi se propager plus efficacement et plus durablement que dans un système misant sur la concurrence et la compétition. Il serait de temps de constater que ces dernières s’avèrent rapidement aussi éliminatoires que démotivantes : alors qu’une partie des élèves multiplie les échecs, l’autre s’installe dans la médiocrité. Les premiers ont beau travailler, leurs notes n’augmentent guère, les autres travaillent un minimum, leurs notes sont toujours suffisantes. Les uns, à moins de désespérer, s’habituent à travailler sans jamais avancer, les autres à avancer sans jamais travailler.

C. P. : L’opinion publique est-elle favorable à cette innovation ? L’institution continue-t-elle à la soutenir et à la promouvoir ?
J. M. : L’opinion publique restera toujours divisée. Cela dit, les critiques qui se font le plus entendre sont rarement argumentées et témoignent d’une grande méconnaissance des principes et des réalités du lycée. La grande majorité des articles et reportages dans la presse sont raisonnables et beaucoup sont en notre faveur.
Nos portes ouvertes et séances d’information sont toujours très visitées et nous continuons à avoir plus de préinscriptions que nous avons de places.
Le ministère de l’Éducation et le gouvernement continuent à nous soutenir considérablement. Ils n’ont pas hésité pour déposer le projet de loi concernant le cycle supérieur.
Le CEIP (comité d’évaluation et d’innovation pédagogiques), composé d’André Giordan (université de Genève), de Michèle Kirch, Nicole Poteaux, Guy Chouraqui, Eric Heilmann (Strasbourg), d’Albert Jacquard, Baudouin Jurdant (Paris) et de Jean-Patrick Connerade (Londres), continue à venir deux fois par an sur place pour observer notre fonctionnement et nous donner des conseils.

Jeannot Medinger, Neie Lycée du Luxembourg.
Propos recueillis par Patrice Bride et Florence Castincaud


Des liens pour plus d’informations :
Le site du lycée
– Actualité éducative du n° 443 des Cahiers pédagogiques (mai 2006) : L’aventure d’un lycée différent
– Une rencontre entre Jeannot Medinger et des étudiants de l’université de Strasbourg