Professeurs documentalistes : vingt ans après

« Visiblement les documentalistes n’ont pas la cote et la recherche documentaire non plus. » Philippe Meirieu[[Philippe Meirieu, La Vie n° 3169, 25 mai 2006.]] résume bien, par cette formule, l’inquiétude de la profession, bien visible aussi dans deux numéros récents d’InterCDI[[Profession : professeur Documentaliste, InterCdi N° 202. Cedis, 2006 et le numéro 200 de mai 2006.]] et réitérée par une intersyndicale reçue le 7 juin dernier au ministère avec la Fadben (Fédération des enseignants documentalistes de l’Éducation nationale)[[Lire le compte rendu sur le site de la Fabden.]]. Cette dernière a fait valoir :
« Une situation très difficile sur le terrain, renforcée par les signes négatifs de l’institution : réduction des postes au concours ; intégration des postes docs dans la DHG parisienne ; mises en fonction de plus en plus nombreuses de personnels non qualifiés ; silences sur la nouvelle circulaire de mission renvoyée sine die. » Rappelons qu’en 2004, le rapport Durpaire sur les politiques documentaires des établissements scolaires, devait logiquement aboutir à une circulaire d’application. Un groupe ministériel dont faisait partie Isabelle Fructus y a travaillé en 2005 mais depuis, le processus a été interrompu. Pour quelles raisons ?
« Un rappel des missions de l’enseignant documentaliste dans le contexte de la société de l’information. […] Un besoin de décisions urgentes : ouvrir une liste complémentaire au Capes externe et recevoir les personnels pour une vraie réflexion sur le métier. »
Sans résultat… à cette rentrée.

En attendant la circulaire : « Le livre bleu »[[Collectif. « Les Professeurs Documentalistes », Scérén, Crdp, 2006, collection « Le Livre Bleu ». 242 p.]] des profs documentalistes
L’édition 2006 du guide de la profession a pour objectif d’informer sur les missions de cet enseignant bien particulier qui doit gérer un centre de ressources, participer aux actions culturelles et éducatives et surtout former à l’information-documentation, pivot d’une politique documentaire. Il ne s’agit plus « d’initier » les élèves à une simple recherche de documents mais de les confronter tous à la culture de l’information : « comprendre le rôle de l’information-documentation dans le fonctionnement de la société, les moyens et les contextes de sa production, ses modes de diffusion et ses usages […] analyser ses propres besoins d’information, savoir y répondre, comment trouver, valider, sélectionner, synthétiser, produire et communiquer de l’information… » (p. 148). Les démarches intellectuelles priment donc sur l’outil qui ne peut se concevoir sans elles. Le documentaliste a un rôle majeur et il doit contextualiser les apprentissages dans des partenariats avec ses collègues.

Quels apprentissages ?
Faut-il alors créer dans le cursus scolaire une nouvelle discipline ? La question fait débat. L’institution ne reconnaît pas une spécialisation en sciences de l’information et de la documentation. Mais on ne manque pas de propositions du côté de la recherche, de la Fadben[[Voir le référentiel de la Fabden.]] ou des Assises nationales de l’éducation à l’information[[Assises nationales de l’éducation à l’information. « Clés pour la réussite de la maternelle à l’université », 2003.]]. Une progression des apprentissages avec évaluation pour chaque élève, tout au long de la scolarité devient urgente si l’on veut former tous les élèves. Des activités documentaires se trouvent bien dans les programmes de toutes les disciplines, mais une majorité d’enseignants ne sont pas formés.
Pascal Duplessis, formateur à l’IUFM de Nantes, propose de faire construire des notions spécifiques : « l’auteur ou les sources informationnelles. […] la fiabilité des sources, la pertinence des résultats d’une requête, la variabilité des formes du document, la condensation de l’information. »[[Pascal Duplessis. La prise de notes au centre de l’activité documentaire, 2005.

On parle de « condensation de l’information » par exemple pour une prise de notes (processus intellectuel plus que simple savoir procédural ou méthodologique).]].
André Tricot[[André Tricot. Pratiques documentaires : la construction des savoirs et les démarches d’apprentissage des élèves.]] préconise de développer une démarche de recherche non linéaire, plus adaptée au numérique, associée à une réflexion sur le besoin d’information. Les deux chercheurs insistent sur la nécessaire métacognition, retour incessant sur l’action, pour ancrer le savoir.
En cela, les IDD et TPE ont marqué un progrès, en permettant d’échapper aux séances aléatoires, de transformer l’évaluation, mais leur heure de gloire est passée : suppression effective cette année des TPE en terminale, disparition (ou peu s’en faut) des IDD sous l’hypocrite statut de dispositifs facultatifs (BOEN de 2004) mis en concurrence avec diverses formes de soutien qui excluent les documentalistes.
Le B2i reste le dernier moyen institutionnel d’évaluer des compétences info-documentaires pour lesquelles le prof documentaliste peut imaginer des séances et trouver une légitimité.

Une politique documentaire ?
Récemment, l’injonction à mettre en place partout un « conseil pédagogique »[[Voir le B0EN n°13 du 31 mars 2006.]] engage à considérer l’établissement et le CDI comme un système où le prof documentaliste aurait toute sa place et pourrait négocier avec ses collègues les modalités des apprentissages et la mise à disposition des ressources, bases d’une politique documentaire. Or, tant que l’institution restera ambiguë sur les missions, il sera difficile d’avancer et des chefs d’établissement pourront interpréter les textes à leur façon. Comme ils sont garants du projet d’établissement et de son volet « politique documentaire », leur rôle est déterminant.
Des raisons essentiellement sociologiques devraient pourtant présider à la mise en place d’une vraie politique documentaire : « Le CDI est le lieu central de la compensation sociale » (p. 222), lieu de l’apprentissage de l’autonomie et de la citoyenneté. Les enjeux sont considérables pour notre société et la réussite de tous les élèves. Et comme pour tout enseignement depuis des années, une pédagogie différenciée est préconisée. Philippe Perrenoud[[Philippe Perrenoud (1998), Cyberdémocratisation. Les inégalités réelles devant le monde virtuel d’Internet.]] décrit les ressources intellectuelles classiques qui « font la différence » aussi dans l’usage des réseaux : « mettre en relation, déduire, inférer, comprendre les étapes d’une procédure […] mais aussi la maîtrise de l’écrit, lire vite et constamment pour naviguer sur le réseau. » Il ajoute : « La problématique de l’indifférence aux différences est aussi actuelle, s’agissant de maîtriser le World Wide Web, que pour le premier apprentissage de la lecture. »

Carole Anne, documentaliste.