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L’actualité éducative du N°427 - Novembre 2004

Vingt ans après, l’état de l’école française

Débat avec Hervé Hamon

Hervé Hamon [2] vient de publier au Seuil un livre important dans le débat éducatif français : Tant qu’il y aura des élèves. Responsable éditorial et auteur de nombreux ouvrages dont, en 1984, Tant qu’il y aura des profs (voir entretien avec lui dans le numéro des Cahiers pédagogiques 239, décembre 1984), mais aussi membre du Haut conseil de l’évaluation, Hervé Hamon porte, à travers un voyage de plusieurs mois, un regard passionnant sur le monde de l’enseignement secondaire. Nous avons eu le plaisir de l’accueillir le 24 août 2004, dans le cadre des rencontres d’été du CRAP, pour une conférence suivie d’un débat qui se prolongea fort tard. Nous invitons fortement à lire cet ouvrage au style alerte et à la solide documentation, qui rend hommage à plusieurs reprises aux pédagogues, ce qui n’est pas pour nous déplaire.

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Hervé Hamon aux Rencontres du CRAP

A priori, je n’ai pas de compétence particulière pour parler du monde de l’enseignement, mais c’est au fond cela qui m’intéresse : sortir de son propre monde pour une enquête longue, basée sur des entretiens ouverts avec des professionnels volontaires, entretiens non bâclés, approfondis. J’aime prendre du temps, décrypter ensuite moi-même les enregistrements... On apprend beaucoup, on recueille une masse d’informations et de confidences qu’il faut ensuite trier et organiser. J’avais déjà entrepris un travail similaire avec le monde médical et, il y a tout juste vingt ans, avec Patrick Rotman, j’ai réalisé une première enquête sur ce monde du secondaire français. J’ai donc eu envie de revenir sur les mêmes lieux (ou à peu près) et de reprendre l’enquête en constituant un échantillon assez représentatif du monde de l’enseignement secondaire public. Pour moi, c’est un travail de citoyen qui se sent concerné par l’état de son école. J’ai aussi voulu voir des gens en train d’enseigner. J’ai passé de longues heures au fond de la classe et je me suis mis dans la peau d’élève parfois pendant trois jours de suite.
Très vite, on obtient tout autre chose que ce qu’on peut lire dans les journaux et les livres-témoignages d’enseignants amers, développant un discours catastrophiste. La charge émotionnelle concernant l’école est telle qu’il est difficile d’avoir une relation qui ne soit pas empreinte d’une certaine forme d’hystérie. Les profs sont soit les derniers héros, soit des embusqués. De plus, tout le monde se dit compétent sur ce sujet parfait pour le café du commerce. J’ai voulu revenir aux sources et aux faits, ce qui aujourd’hui est beaucoup plus facile qu’il y a vingt ans (par exemple, on en sait bien davantage sur les phénomènes de violence qui étaient alors sujet tabou). Aller sur le terrain et mettre en perspective. La polémique n’est pas un genre qui sied à l’approche du monde scolaire.

Les choses ne vont pas si mal

J’ai été un peu surpris finalement de voir des collèges qui n’allaient pas si mal. En gros, on peut dire que, si l’on compare à la situation d’il y a 20 ans, « la banlieue est pire, le collège va mieux ». En banlieue, le seul fil transversal auquel les adolescents peuvent se raccrocher, c’est le foot ou le collège. Quand on s’attarde un peu en banlieue, on voit à quel point le simple fait d’y vivre représente quelque chose de violent. Mais, de leur côté, les collèges ont changé. On n’arrivera pas à me persuader que la décentralisation n’a été que mauvaise. Je me rappelle ces établissements dégradés des années quatre-vingt. Cette fois, j’ai trouvé des établissements propres, bien tenus, gardiennés. C’est un autre monde dans le quartier. Le changement est spectaculaire. Eh oui, je me situe là à contre-courant de la plainte habituelle.
L’évolution est nette également en ce qui concerne les lycées professionnels. Il y a vingt ans, nous en avions vu qui étaient dans un état catastrophique : machines désuètes, locaux en ruine, contacts avec le milieu professionnel médiocre. Quand, par exemple, on va aujourd’hui au lycée Mistral à Marseille, on trouve des machines performantes, des profs qui collaborent avec la profession qui est demandeuse, des élèves qu’on arrive pour la plupart à caser à la sortie. Mais il est vrai que ces lycées n’intéressent pas grand monde dans les médias.
Les lycées généraux sans histoire, eux, ont très peu évolué, ont très peu bougé. C’est peut-être cela le plus inquiétant.
Par ailleurs, j’ai vu aussi des retraités qui vivent avec bonheur leur retraite. Ce qui va aussi à l’encontre de cette image de profs fatigués, arrivant péniblement à finir leur carrière. Sitôt sortis du circuit, on les trouve en pleine forme. Certains disent que les élèves leur manquent. Beaucoup d’entre eux tiennent cependant un discours pessimiste sur le thème : « On a essayé beaucoup de choses, ça a eu des résultats, mais finalement, le corps enseignant ne s’est guère transformé... »

Les progrès... et les injustices

Ce qui m’a frappé aussi, ce sont tous les efforts que la Nation déploie sur le terrain de l’éducation. Pendant les « dix Glorieuses », de 85 à 95, on y a consacré beaucoup d’argent et, sur le plan des résultats, on peut aujourd’hui constater que le niveau scolaire moyen a progressé ; dire le contraire, c’est ne pas vouloir regarder les faits en face. Il y a vingt ans, 110 000 jeunes sortaient de l’École sans qualification contre 60 000 aujourd’hui ; le budget de l’Éducation représentait alors 16 % du budget de la Nation contre 23 % aujourd’hui ; 26 % d’une classe d’âge obtenait le bac contre 37 % en 95, sans compter les bacs pros.
Néanmoins, il ne s’agit pas de laisser croire que tout va bien car l’École reste injuste et productrice d’inégalités. La réussite ne profite pas à tout le monde, à commencer par les filles qui continuent à être victimes d’un fort sexisme dont le milieu de l’éducation ne semble pas s’émouvoir. C’est ainsi que les conseils de classe continuent à manifester une sorte d’atonie au moment où il faudrait pousser les filles vers les sections scientifiques. L’École semble s’accommoder de ce sexisme qui reste fort.
D’un autre côté, j’ai été vraiment frappé par la montée de la ségrégation ethnique. Pour parler crûment, on peut dire que la classe moyenne veut un « collège de blancs ». Nous sommes à cet égard un pays arriéré (on a des leçons à recevoir de l’Angleterre par exemple). Ce n’était pas la peine de crier « à bas la sélection » en 68 pour se retrouver dans cette situation. Est-il bien normal que seuls 8 % des enfants de cadres et 5 % d’enfants d’enseignants se trouvent en LP ?
J’ai parlé de tout cela aux enseignants que j’ai rencontrés. Je citerai parmi eux deux personnes qui sont des archétypes. Le premier est celui que, dans mon livre, j’ai appelé Paul Froment. Il exerce près de Marseille, c’est un fils d’ouvrier, un compagnon de route du PC, un militant SNES pour qui l’École doit être un ascenseur social. Il me dit : « J’ai vu mes élèves changer. Ils se sont colorés, ce qui n’est pas un problème, sauf que les blancs sont partis. » Il observe que le phénomène de ghettoisation s’est accentué dans son lycée, ce qui rend le métier plus complexe, limite les satisfactions narcissiques et nécessite plus de professionnalisme pour traiter les questions d’affrontements de culture. Paul Froment reste un « hussard », mais si certains jeunes profs s’effondrent j’en ai vu d’autres qui tiennent bien le coup et qui se rendent compte que les difficultés ne sont pas insurmontables. Je citerai l’exemple d’un jeune prof sénégalais, issu de son quartier, qui raconte comment dans son collège très défavorisé, il insiste pour faire comprendre que le prof est là pour les élèves. Mais cette passion n’est accompagnée d’aucun discours idéologique ni politique. Non pas par indifférence, mais par refus de tout projet politique. C’est une attitude qui doit nous interpeller. Comment parvenir à intégrer une démarche professionnelle à une vision générale de l’École dans la société ?
Quant aux élèves, ils sont souvent conscients des injustices (l’un d’eux me dit que l’École est un « fusil à un coup », un autre parle de sa découverte d’un monde injuste au collège). Dans une société fragmentée comme la nôtre, la surcompétition qui règne dans ce système où on aime transformer, comme dit Antoine Prost, les examens en concours, a des effets dévastateurs. Cette surcompétition est d’ailleurs souvent inutile et contre-productive.

Quelques propositions

Dans mon ouvrage, en tant que citoyen, je m’autorise quelques propositions pour faire bouger les choses.
D’abord, il faut mettre fin au gâchis humain qui vient de l’absence totale de gestion des ressources humaines. Pour cela, il faut renoncer au dogme de l’interchangeabilité des enseignants.
Ensuite, il faut introduire de l’évaluation et de la sanction (positive ou négative). Les gens qui ne connaissent pas la question envient les enseignants, peu contrôlés, hyperprotégés. Mais quand on parle avec ces derniers, on s’aperçoit que l’absence d’évaluation fine a quelque chose de destructeur. Les profs ont besoin d’un regard sur leur travail et de voir leurs efforts valorisés.
De plus, il faut réinventer une identité professionnelle. Certains, comme cette jeune prof de 22 ans qui a intégré un savoir-faire qui échappe toujours à bien de ses collègues anciens, y parviennent. Ces jeunes profs, qui ont su reprendre ce qu’il y a de meilleur dans les IUFM, c’est-à-dire des savoirs d’ordre professionnel, montrent qu’il ne faudrait surtout pas « universitariser » ces instituts de formation. Toutefois, malgré tout le travail que vous faites sur ce sujet aux Cahiers pédagogiques, trop d’enseignants cantonnent leurs pratiques au « show » du cours magistral, cédant ainsi au fameux syndrome du Cercle des poètes disparus par lequel a été mythifiée l’image du prof charismatique. Ça ne peut pas marcher à Clichy-sous-bois. Surtout si on s’intéresse d’abord à ce que les élèves apprennent, plus qu’aux programmes.
Enfin, s’il faut du professionnalisme, des évaluations, l’École ne peut se passer d’un encadrement de qualité. Il n’est pas raisonnable de continuer à recruter les chefs d’établissement de la manière selon laquelle ils le sont aujourd’hui !
Mais le verrou majeur, qui bloque le système éducatif, me semble se situer au niveau du service des enseignants. On ne peut espérer de grande réforme, mais les marges d’action existent et sont importantes. De nouvelles définitions de ce service pourraient être tentées d’abord sur la base du volontariat. Mais comment faire sauter ce verrou majeur, alors même que ni les syndicats (plus innovants quand ils ne sont pas affaiblis) 1 ni le ministre ne sont forts.
L’École reste construite pour une élite. Contre la « massification » on entend se développer le discours sur la nécessité de restaurer la « qualité ». Or, le choix n’est pas entre la démocratie et la qualité. Le gain de performance, c’est l’exigence démocratique. Il s’agit d’être plus performants socialement, en étant meilleurs socialement et pédagogiquement. C’est cela que nous avons en charge maintenant. Même au prix d’un relatif inconfort. Pour ma part, mon choix est fait...

Propos retranscrits par Jean-Michel Zakhartchouk


[1Notons qu’il y a eu un passionnant dialogue au cours de ce débat avec Gisèle Jean, secrétaire nationale du SNES et Nicole Geneix, secrétaire du SNUIPP jusqu’en juin, toutes deux présentes et développant une conception très ouverte du syndicalisme qu’il faut saluer.

[2Notons qu’il y a eu un passionnant dialogue au cours de ce débat avec Gisèle Jean, secrétaire nationale du SNES et Nicole Geneix, secrétaire du SNUIPP jusqu’en juin, toutes deux présentes et développant une conception très ouverte du syndicalisme qu’il faut saluer.