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N°458 - Dossier "Diriger un établissement scolaire"

Le conseil pédagogique...une fabrique de bien commun !

Par Pierre Javelas

La plupart des établissements du second degré fonctionnent selon un modèle de hiérarchisation pyramidale, de centralisme et de formalisme. Souhaitant s’écarter de ce modèle, quelques-uns ont pu se doter d’outils de concertation ou de coordination (tels que commissions had hoc) à durée de vie limitée et au champ de compétences bien circonscrit et défini a priori. C’est en donnant davantage d’autonomie aux acteurs de terrain, leur permettant ainsi d’exercer leur responsabilité, que le collège Alice et Jean Olibo de Saint Cyprien a su dès 2004 construire son conseil pédagogique, remettant en cause la sécurité de la routine, voire le confort d’une relation hiérarchique codifiée.

Une habitude du travail collectif

L’établissement a été créé ex nihilo en 2001, avec un groupe d’enseignants dynamiques et soudé par de fortes solidarités construites dans les premiers mois d’une installation difficile (retard de quatre mois de la livraison du nouvel établissement, installation dans des locaux provisoires, conditions de travail spartiates), cependant génératrice de complicités, de rencontres et d’enthousiasme.
Très rapidement, la nécessité de réaliser des productions collectives telles que règlement intérieur et projet d’établissement est apparue. Ni le conseil d’administration, ni la commission permanente n’étant des instances de production, plusieurs groupes de travail inter catégoriels se sont constitués, formés de volontaires, donc auto désignés, mais groupes volatils, aléatoires, sans reconnaissance institutionnelle, avec risque de prise de pouvoir, de contestation de légitimité, dotés de méthodes de travail à réinventer à chaque fois, avec des rôles parfois confus, souvent à préciser.
Ces divers constats nous ont amené à une réflexion sur les thèmes de l’autonomie et de la démocratie dans l’établissement.

Autonomie et démocratie

Manifestement, le cadre général de l’autonomie de l’établissement n’a pas été suffisamment travaillé, parfois même négligé : nous sommes majoritairement dans une culture de la hiérarchie et non dans une culture de gouvernance, parce que trop timides par rapport aux marges d’initiatives qui nous sont autorisées et qui d’ailleurs font autorité dans l’établissement quand elles sont investies. D’autre part, l’autonomie fait référence à la fois au pouvoir dans l’établissement et à la responsabilité de ses acteurs (cf. rapport Pair « Rénovation du service public de l’Education Nationale : responsabilité et démocratie »).
Peut-on évoquer autonomie, pouvoir, responsabilité, sans évoquer la question de la démocratie dans l’établissement, comme capacité de ce dernier à fabriquer du bien commun avec une somme d’intérêts individuels. Il convient donc, dans les établissements, de fabriquer du bien commun. Pour cela, il faut un outillage que nous devons aller chercher dans les marges de notre autonomie. A nous donc d’inventer des outils de construction de la démocratie, en l’occurrence une instance intermédiaire collective qui produise du collectif. Une instance artisanale peut-être, c’est-à-dire productrice individuelle d’objets personnels -à l’établissement- où l’on n’est pas dans le face à face, mais dans laquelle on parle, on discute, on confronte, dans laquelle on fasse de l’intérêt collectif un objet de travail.
On peut à ce sujet emprunter à Philippe Meirieu la métaphore du presse purée. Dans un panier de pommes de terre, chaque individu n’existe que par lui-même, et n’a d’intérêt qu’individuel, chaque pomme de terre n’ayant pas la conscience de l’existence de l’autre, sorte d’ontologie de l’objet. Dans un plat de purée, on ne peut reconnaître aucune pomme de terre pour elle-même, car c’est leur mise ensemble qui a produit plus qu’une valeur ajoutée ; elle a fabriqué un produit nouveau. Mais pour ce faire il a fallu utiliser un outil, le presse purée.
Le conseil pédagogique, c’est un presse purée, qui fabrique du bien commun avec des intérêts individuels, donc qui fabrique de la démocratie dans l’établissement.
Et soyons bien persuadés que c’est parce que les établissements fonctionneront selon des règles démocratiques que les enseignants les feront vivre auprès des élèves. En effet, la démocratie représentative ne suffit pas à faire des enseignants de véritables acteurs du système. Il faut donc tout mettre en œuvre pour faire cohabiter dans nos établissements une démocratie représentative (dans laquelle se retrouvent les organisations syndicales) et une démocratie participative : « l’établissement est le seul lieu où chaque enseignant peut s’exprimer et être associé aux décisions qui concernent son activité » (Rapport Pair)
Enfin la question de la démocratie pose le problème du mode de pilotage. Notre institution est le plus souvent attachée aux procédures. Or, ce qui est intéressant dans le pilotage d’un établissement ce sont les processus (ici de production des accords). La mise en activité de ces processus nécessite un cadre permettant de construire la dimension stratégique de la politique de l’établissement.
Il y a donc des raisons stratégiques, et aussi éthiques (besoin de démocratie) à un pilotage négocié -plutôt que partagé- de l’établissement.

Structuration et responsabilité

Dans son ouvrage Le lycée, une cité à construire, Robert Ballion stigmatise le manque de structuration de nos établissements scolaires, « où il n’existe pas de niveaux intermédiaires entre la direction et les producteurs que sont les enseignants », et insiste sur la nécessité de « passer d’une organisation segmentée (en individus, en classes, en niveaux, en disciplines, en filières) à une organisation qui tend à l’intégration ». Par sa structuration et le développement de synergies, l’établissement devient un « véritable acteur collectif ».
Claude Pair place l’autonomie dans le cadre d’un pouvoir limité des établissements, et d’une mise en responsabilité importante de ses acteurs, reprenant ici le thème principal du rapport Soubré ( Vers une plus grande responsabilité des établissements ).
On a ainsi cherché à transférer aux établissements une plus grande responsabilité sans leur accorder de pouvoir supplémentaire. En particulier, rien n’est fait pour responsabiliser les personnels envers les établissements. Les utilisateurs attendant d’avoir devant eux des responsables, ces derniers, enseignants, nombreux pour chaque élève, doivent bénéficier d’une responsabilité qui ne trouve son sens qu’à travers une action collective. Celle-ci peut être mise en action par la création d’un outil capable « de combler cet espèce de gouffre qui existe entre enseignants et ce qu’ils appellent l’administration ». Pour autant il n’est certainement pas souhaitable de pousser jusqu’au bout la logique de l’autonomie, ce qui pourrait nous conduire vers un système libéral, résultant de la demande de clients sur un marché, le pouvoir central limitant son intervention à la répartition des moyens en fonction de la demande des familles. Plus de responsabilité sur le terrain ne signifie pas moins d’Etat, bien au contraire.

La proposition de création d’une nouvelle instance

L’ensemble de ces observations et réflexions imposait alors à notre collège de concilier une meilleure structuration interne, un besoin de démocratie gouvernée (c’est-à-dire délivrée des protocoles rigides d’une démocratie gouvernante) et d’exploiter des marges de notre autonomie, dans le cadre de nos capacités d’initiatives. La proposition suivante était ainsi adressée aux enseignants en janvier 2004 : « Notre établissement, comme tous les autres souffre d’une insuffisante structuration interne, ce qui nuit à notre efficacité, ce qui opacifie les modalités et le sens des prises de décisions, et ce qui ne permet pas de développer les meilleures formes démocratiques de fonctionnement. C’est pourquoi je vous propose la création d’un groupe de travail consultatif et permanent (formé dans un premier temps par les coordonnateurs de disciplines) dont les missions seraient les suivantes :
- Cellule de projet et de propositions
- Cellule d’analyse de pratiques et d’évaluation
- Cellule de conseil à la gestion
- Cellule de conseil en documentation, information et communication »

L’analyse de la situation validée, la proposition ci-dessus agréée par l’ensemble du personnel, le conseil pédagogique pouvait commencer à vivre.

Le fonctionnement du conseil pédagogique

Le mode de fonctionnement a été construit au fil des premières réunions, plutôt que défini a priori.
La composition : tous les coordonnateurs de disciplines, la CPE, la documentaliste, le personnel de direction.(avec possibilité d’élargissement selon expertise)
Le mode de désignation : en conseil d’enseignement, donc par les pairs, sur la base d’un cahier des charges du coordonnateur (défini par le conseil pédagogique lui-même)
L’ordre du jour : arrêté en commun lors de la séance précédente (possibilité de questions d’actualité), en évitant de ne s’intéresser qu’aux règles de fonctionnement de l’établissement, ce qui centre le travail sur des tâches, et fait rapidement oublier les missions et les valeurs, et donc les finalités de l’établissement.
La prise de décision : chaque coordonnateur est chargé de consulter ses collègues entre chaque réunion, afin que les propositions de décisions soient réellement le produit de concertations (sans confusion avec les autres instances comme CA ou commission permanente)
Une reconnaissance institutionnelle : le « statut maison » dévolu aux coordonnateurs permet une rémunération de leur activité (sur un volant d’HSE pris sur la DGH)
Obligation de rédaction d’un compte rendu de séance à destination de tous les membres.

Les productions du conseil pédagogique

L’ensemble des propositions du conseil pédagogique ont fait l’objet de leur explicitation dans les comptes-rendus de séance. Les points suivants ont pu être abordés : plan de formation de l’établissement, modalités de constitution des classes, utilisation des moyens, choix optionnels, évaluation de l’établissement, objectifs à contractualiser, PPRE, crédits globalisés, etc..
Mais le conseil pédagogique a tenu à produire des protocoles tels que la mission du coordonnateur de discipline, les modalités de remplacements de courte durée, une grille critériée pour le passage à la hors classe des certifiés et agrégés.
Ainsi le conseil pédagogique a permis d’organiser le travail collectif des enseignants par une structuration interne adaptée. Au cours des diverses réunions (quatre à cinq par année), chacun a accepté de céder un peu de pouvoir pour gagner de l’autorité, tous ont participé aux authentiques confrontations argumentées dans lesquelles, sans règle de préséance, chacun a exprimé son point de vue. Grâce à cet outil, l’établissement a tenté de construire et de conjuguer démocratie et responsabilité. Il ne s’agit pas d’un luxe mais d’une absolue nécessité.

Pierre Javelas
Principal de collège


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