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L’enfant connecté

Dominique Texier (dir), Erès, 2014

10 juin 2014

L’enfant connecté n’est pas un livre à la gloire des nouvelles technologies, ni un livre qui les dénigre. Il s’intéresse à l’enfant. À la façon dont ces nouvelles formes de connexions - et de déconnexions - ont un effet sur son quotidien et sur le processus de construction du sujet, à un moment plus ou moins critique de sa vie. Un enjeu du livre est de nous donner, à nous qui sommes les adultes, quelques pistes pour assumer notre responsabilité d’ « accueillir le nouveau et l’inattendu de notre culture contemporaine, si nous voulons guider les enfants dans le mouvement engagé, sans les abandonner aux risques d’assumer seuls cet inédit non expérimenté, ni travaillé par le temps ». Ce qui ne va pas de soi dans un contexte où l’on a tendance parfois à idéaliser « la génération montante comme modèle de maîtrise de l’instrument technique ».

Au commencement, il y a eu un colloque. Puis le désir de partager plus largement cette réflexion, sous forme d’un livre. Il a fallu choisir, couper, réécrire les interventions. Ça donne cet ouvrage, composé de textes de dix à quinze pages. La majorité des auteurs sont des cliniciens, psychanalystes ou psychologues, voire stagiaire, qui fondent leur réflexion sur leur travail avec des enfants ou des adolescents. Dans le cadre de CMPP souvent, ou en milieu ouvert. D’autres sont chercheurs, universitaires, sociologue, directeur d’une revue ; en France, au Maroc, en Belgique, à Genève ou en Afrique de l’Ouest et au Japon.

Dominique Texier introduit, conclut et relie ces contributions par de courts textes denses et structurés, qui soutiennent le dialogue entre les différents propos et problématisent une réflexion collective. Quelque chose de polyphonique et fragmentaire pour manifester le refus d’enfermer la pensée dans un discours linéaire. Le lecteur peut ainsi butiner dans les pages ou approfondir tel ou tel morceau.

La langue est plus ou moins facile d’accès, selon le domaine et les concepts convoqués. Mais cas cliniques, reformulations ou explicitations des concepts et des intentions, mise en page claire et sous-titres : même non expert, le lecteur est bien traité !

En dehors de cette exigence qui nous oblige à tenter de comprendre ce monde si nous voulons y faire fonction d’éducateurs et de passeurs culturels, de quoi parle ce livre, que dit-il, qui puisse intéresser un lecteur des Cahiers Pédagogiques ? En vrac, quelques affirmations, mots clés, questions pour vous donner envie d’en savoir plus :

Le monde contemporain connaît une mutation inédite avec le développement des technologies nouvelles. Qu’est-ce qu’on peut en comprendre ? Comment cela affecte-t-il notre manière de pensée même ? Tenter de ne pas se limiter à des condamnations ou des fascinations simplistes. Pourtant, notre monde apparaît bien paradoxal, entre l’affirmation de la prépondérance de l’individu et la tentative de faire entrer le sujet dans des systèmes de modélisation.

Connexions ininterrompues, est-ce que ça signifie que l’enfant est en lien ? Que devient le lien social dans cet univers où les limites entre intime et partage deviennent poreuses ? Où la téléprésence, via le portable par exemple, rassure et en même temps empêche la séparation de l’enfant d’avec ses parents ?

La pratique des jeux vidéo produit des effets sur les enfants. Mais lesquels et comment ? « La console console ». Quels maux apaise-t-elle ? Comment aliène-t-elle ? Quel rapport avec le temps scolaire, la concentration, l’agitation, le tout, tout de suite, mais aussi les relations sociales dans l’établissement, la personnalité ? Comment les nouvelles pratiques sur internet concourent-elles à la « destructivité » ou au contraire à la créativité de l’adolescent ?

L’enfant ne gagne rien en contribuant aux partages sur les réseaux sociaux, affirme-t-on : on a envie d’en savoir plus …

La virtualité et la connexion sont indissociables du vivant. Mais le virtuel numérique a-t-il quelque chose à voir avec la virtualisation qui rend possible la naissance du sujet ?

Depuis Homère et l’hallucination d’Ajax, en passant par le mythe de la Caverne et L’illusion comique, jusqu’à Matrix et Avalon, que comprenons-nous du rapport entre virtuel et imaginaire, mythes, fictions ? Le virtuel numérique ne joue-t-il pas un rôle d’espace hybride entre réel et imaginaire ? S’il y a des risques à trop jouer sur internet, est-ce que ce sont ceux que l’on croit ? Que devient la fiction dans cet univers d’images sans histoire, dans l’interactivité continue ? Le virtuel joue-t-il le rôle d’écran contre le réel ? Ou d’écran de projection ? Lisez le récit du cas clinique qui évoque d’une jeune fille entre son compte Lolita, sa mère adoptive et son établissement scolaire. Éclairage psychologique d’une situation que nous aurions pu avoir à traiter en analyse de pratique.

Qu’est-ce qui se passe pour le sujet à l’adolescence et comment est-ce que ces processus sont affectés par ces mutations contemporaines [1] ? Comment penser ces processus pour être des adultes suffisamment solides et clairvoyants, pour paraphraser Winnicott ? L’adolescence est le temps de l’errance. Errance subjective (à la recherche du sujet que je vais devenir), errance sociale, jusqu’à la clochardisation parfois, mais maintenant aussi, errance virtuelle. À quelles conditions est-ce l’occasion de se trouver ou de se perdre ?

Les adolescents qualifient de no life ceux d’entre eux qu’ils trouvent déconnectés de la réalité, effet paradoxal de leur excès de connexion. Mais alors, no life ou double vie, les ados dotés d’avatars ? Et quelle place pour le jeu libre dans les jeux vidéo très réglés des gamers ? Jouer avec les jeux vidéo ne devient-il pas une nouvelle norme à laquelle il faut se conformer sauf à être marginalisé, déconnecté du groupe ?

Les auteurs militent pour que « la machine reste un outil » dont le maniement peut et doit s’apprendre. Ils s’adressent en premier lieu aux cliniciens mais aussi aux éducateurs, aux enseignants, voire aux familles. Ils ne font pas mystère des conditions institutionnelles dans lesquelles ils travaillent et ne sont pas des intellectuels « hors sol » ! Leur façon de travailler fait écho à la nôtre : rechercher le dialogue entre disciplines ; assumer dans nos métiers une exigence intellectuelle et éthique ; résister et proposer ; mettre l’enfant et ce qu’il vit au centre de notre pratique. Nous sommes bien d’accord. Alors, lisons-les.

Sylvie Floc’hlay

[1Sur cette question, vous pouvez vous reporter avec profit au précédent livre de Dominique Texier : Adolescences contemporaines, érès 2011. Écrit sous la forme d’un abécédaire, il explore sous de nombreux angles la réalité vécue par les adolescents dans le monde actuel et les processus qui l’affectent.