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Billet du n° 516 - Devenir lecteur

L’ascenseur et l’autobus


Régulièrement dans la presse, on met en avant des réussites exemplaires. Telle ministre issue des quartiers nord d’Amiens, tel haut fonctionnaire venant d’une famille très modeste, etc. Ces parcours sont admirables et on doit justement les admirer !

La métaphore de l’ascenseur social vient tout de suite en tête. Et avec des trémolos dans la voix et l’œil humide, on en conclut qu’ils sont la preuve que notre école républicaine fonctionne encore. Sauf que l’ascenseur est aujourd’hui bien en panne et que ces carrières sont de plus en plus exceptionnelles. Depuis vingt ans, la mobilité sociale est faible et notre pays reste celui des héritiers où l’origine sociale joue le plus dans l’accès aux diplômes. C’est aussi parce qu’ils sont si peu nombreux que ces rescapés se sentent quelquefois des imposteurs dans le milieu auquel ils accèdent.

Plutôt que celle de l’ascenseur, on peut utiliser une autre métaphore mécanique de la mobilité sociale, celle de l’autobus qui, à la fin de son trajet, ne contiendrait plus exactement les mêmes voyageurs qu’au départ. La réussite de ceux qui parviennent à changer de position sociale affecte certes la composition de l’élite, mais le nombre de places dans l’autobus reste le même ! Et il y en a toujours autant qui n’y montent pas.

Un système social et éducatif qui n’accepte qu’une seule voie de réussite et qui reste fondamentalement un système sélectif fondé sur l’échec ne se préoccupe pas de créer plus de places dans l’autobus. Le système d’extraction des élites commande tout le reste de l’école. Et la sélection est dans l’ADN de notre système éducatif.

La polémique actuelle sur la suppression des bourses au mérite est assez révélatrice de l’attachement de l’opinion à la fiction méritocratique. Tout comme les débats sur le rôle des notes. Rappelons que celles-ci n’ont été officialisées (par un arrêté du 5 juin 1890) que pour faciliter la préparation aux concours. Car la note permet le classement. Tout aussi révélatrices sont les réticences à l’égard du socle commun : «  Comment ? tout le monde devrait l’avoir ?  » Et ne parlons pas du marronnier du bac, jugé «  donné  » et pas assez sélectif.

Faut-il rejeter le mérite ? Non, pas plus que la sélection. Mais il faut aussi et surtout se préoccuper de ceux qui n’ont pas trouvé de place dans l’autobus. Comme le dit François Dubet dans une récente interview [1] : «  Certes, il faut dégager de bons élèves, mais cela ne nous dispense pas de nous occuper presque prioritairement de ceux qui ne le sont pas. Il faut compenser le mérite par l’idée qu’on a des devoirs envers ceux qui n’en ont pas.  »

Et, au-delà de cette mission de l’école, on peut aussi s’atteler à construire une société où l’autobus serait plus grand et «  changer la société pour changer l’école, changer l’école pour changer la société  » !


[1Libération, 9 septembre 2014.

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Allons au-delà des controverses stériles et caricaturales : lire est une compétence complexe, apprendre à lire peut passer par bien des chemins, prend bien du temps, jusqu’à faire des élèves des lecteurs capables de comprendre et d’interpréter des textes de tous les genres, pour découvrir le monde comme les plaisirs esthétiques de la littérature.