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N° 520 - École et milieux populaires

Des histoires de vie dans l’école vénézuelienne

José Fonseca

Célébrer ses origines, mieux les connaître, en être fier, un projet qui permet de lier étroitement la vie et l’école, la famille et les apprentissages, sans enfermement dans le passé.

L’expérience relatée ici a été réalisée dans une école bolivarienne (voir encadré) de l’Ouest de la Bolivie, la Humberto Gotera, de janvier à juin 2014, avec des élèves de 9 et 10 ans. Ce sont des garçons et des filles de familles ayant peu de moyens économiques, qui viennent en grande majorité du monde créole et quelques-uns d’ethnies indiennes. Et dans cette expérience, il s’agit de rapprocher la vie de la communauté et l’école.

Les contes et la vie

Le ministère de l’éducation a inscrit dans ses orientations la valorisation de la culture des peuples indigènes et la préservation de la nature. Pour prendre appui sur la culture des élèves, les enseignants partent des histoires de la série « les Baqueanos » des éditions « el Pueblo », dix-huit livres d’« histoires de vie » de différentes régions [1].

En 2013-2014, ils ont utilisé le livre de Dorila Echeto Ipuana, Je suis née du ventre d’une wayuu, qui venait à point pour leurs orientations pédagogiques ; cette culture indigène, importante dans cette région, a su garder ses racines durant plus de cinq siècles. Le projet s’est intitulé : « Avec Dorila et nos parents d’élèves, nous défendons la nature et nos racines ethniques ».

Chaque institutrice a organisé avec ses élèves des équipes de travail pour lire l’histoire de vie de Dorila, individuellement et en groupe, et chercher des points communs avec la leur. Les malices ou les bêtises qu’elle fait leur permettent d’évoquer celles qu’eux-mêmes ont vécues dans leur propre vie. Pour travailler l’écriture de contes, ils ont choisi les paragraphes qui les impressionnaient le plus dans le livre de Dorila et les ont repris dans leur propre écriture, comme l’histoire du camion du papa, la chute de Dorila dans la lagune, et l’« encierro » (sorte de longue retraite suivie d’une fête) quand elle a eu sa première menstruation. Avec cet appui, ils ont su tramer des histoires, recréer des faits, utiliser les outils informatiques, même s’ils ont eu encore des difficultés avec l’orthographe et la ponctuation.

Ils ont travaillé les danses, des essais de chansons, ont appris à jouer du tambour comme les wayuu, ont fabriqué un tapis wayuu comme ils le faisaient autrefois, fait des poupées d’argile, réalisé des marionnettes, et un repas de style wayuu avec grillades, galettes de maïs, salade et chicha (boisson à base de maïs) pour célébrer le « Jour de la Terre ». Ils ont organisé des rencontres avec Dorila, et les ont préparées eux-mêmes, avec leurs institutrices et des parents d’élèves.

Réseau et partage

Ils ont réalisé des élections pour choisir leurs délégués de classe. Les candidats se sont présentés selon des critères communs : responsabilité, habileté dans la résolution des conflits, sens de l’écoute, et les élections se sont déroulées sous la surveillance des élèves eux-mêmes et d’une représentation des grands parents. Tout cela, pour cette année, selon les « normes » de l’ethnie wayuu, qui sont discriminatoires pour les filles : dans ce processus, seuls les garçons peuvent participer, les femmes n’ayant, en culture wayuu, pas accès aux rôles « politiques » au sens large. Les institutrices en ont discuté longuement avec leurs élèves, surtout les filles qui protestaient contre cette coutume wayuu contraire à leurs pratiques habituelles et à celles du Vénézuela où il y a égalité de citoyenneté entre hommes et femmes. Elles ont voulu que leurs élèves connaissent réellement les coutumes wayuu, sans leur donner une valeur intouchable.

Ce projet a eu un impact éducatif à l’intérieur de l’institution, mais a entraîné aussi la constitution d’un réseau scolaire et enrichi des projets de formation et d’apprentissage. Ce réseau, fait d’écoles et d’institutions gouvernementales comme la mairie de San Francisco ou le Conseil de protection des enfants et adolescents, s’est matérialisé dans l’Expédition pédagogique Yanama 2014, où 195 élèves et 60 adultes, institutrices et instituteurs, parents d’élèves de trois écoles différentes, sont allés de la ville de San Francisco à la région de La Guajira pour partager leurs savoirs et leurs réalisations avec la communauté éducative indigène de plusieurs écoles wayuu, dont l’école Yanama fondée par Dorila.

José Fonseca
maitre d’école primaire


Les écoles bolivariennes

Les écoles bolivariennes - un projet lancé par le gouvernement Chavez - ont été créées notamment pour que les élèves aient une journée complète de 8 heures et non de 5 heures (horaire permettant d’utiliser les mêmes locaux pour deux groupes différents d’enfants). Il y a 5 heures d’enseignement le matin et 3 heures d’activités culturelles, sportives ou de récréation l’après-midi. Les écoles assurent gratuitement aux enfants un goûter du matin, un repas le midi et une prévention médicale. L’idée, dans des lieux où la population est d’une ethnie indienne, est de partir des valeurs de cette ethnie, et particulièrement le respect profondément vécu de la nature, à la différence de notre « développement durable ».

Sur la librairie

 

École et milieux populaires
Le mythe de l’égalité républicaine, nous n’y croyons plus trop, nous savons bien que certains élèves «  sont plus égaux que d’autres  ». Nous ne sommes pas naïfs. Mais pour la plupart, enseignants et acteurs de l’éducation, nous pensons travailler à la promotion de tous et souhaitons souvent pouvoir «  compenser  » les inégalités.


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