L’illusion des réformes sans les enseignants

Publié le Lecture : 9 min
On connait le sentiment de déjà-vu, voici celui de déjà-lu. C’est ce que ressent un militant bien connu du CRAP-Cahiers pédagogiques à la lecture de la note « Éducation : un plan d’action pour rattraper le retard français » publiée le 3 septembre 2026 par le Conseil d’analyse économique, juste avant la publication des résultats de l’enquête PISA 2025. Une évolution : les acteurs éducatifs sont moins vus comme des experts de leur domaine et davantage considérés comme de simples exécutants. Une explication – mais pas la seule – des blocages du système éducatif français.

Je viens de finir la lecture de cette note du Conseil d’analyse économique (CAE). Une note d’une douzaine de pages qui identifie cinq « leviers » et huit « recommandations ».

Sans fausse modestie, j’avais l’impression de retourner dix ans en arrière et de me relire. Ou (plus modestement) de relire le rapport du Conseil national de l’innovation et de la réussite éducative (Cniré) que j’avais piloté en 2016-2017. On y retrouve beaucoup de points semblables, de préconisations voisines (à une exception près, et elle est importante).

Pas d’innovation dans les préconisations

Parmi les leviers : la formation continue et l’accompagnement des enseignants, l’importance de l’entrée dans le métier, la nécessité de définir des objectifs d’apprentissage précis et ciblés, l’importance du tutorat pour les élèves et le focus sur les élèves les plus fragiles. Tout cela, nous le disions déjà il y a dix ans.

Il en est de même pour les préconisations qui insistent sur le lien entre la recherche et la pratique, le rôle des établissements et la valorisation de l’innovation.

Mais ce n’est pas seulement notre travail au Cniré, mené entre personnels de l’éducation et représentants des mouvements associatifs et pédagogiques, qui le disait ; on retrouve ces préconisations dans un très grand nombre de rapports et d’études menés depuis une vingtaine d’années. J’en faisais aussi dans mon livre de 2021.

La question qu’on peut se poser, après la lecture de cet énième rapport, devient alors : « Pourquoi, malgré les constats partagés et les préconisations convergentes, ne parvient-on pas à améliorer le système éducatif français ? »

Le rapport nous donne déjà quelques pistes, et nous laisse aussi entrevoir quelques implicites et une aporie majeure.

À chaque ministre, sa réforme

Le CAE déplore la « multiplicité des réformes » et des objectifs peu lisibles. Chaque ministre veut laisser sa marque et le système éducatif souffre d’une multitude de priorités qui rend la volonté de changement peu crédibles. Le CAE souhaite un horizon stratégique stabilisé et précise : « Il s’agit donc de substituer à la réforme “évènement” une logique de transformation continue, appuyée sur des objectifs clairs, des données robustes et un environnement professionnel collégial qui soutient les enseignants. »
Ce serait en effet une modification importante dans la gouvernance et la conduite du changement. On retrouve d’ailleurs ici une convergence avec la proposition de Laurent Reynaud et Céline Cael dans leur livre Et si on imaginait l’école de demain ?

Des économies qui creusent les inégalités scolaires

Le CAE fait un deuxième constat. Nous sommes un des pays où les classes sont les plus chargées et où les inégalités scolaires sont les plus fortes. Implicitement, cela nous dit que la France n’a pas assez « investi » (car c’est le mot juste pour qualifier l’éducation). On peut même dire que nos dirigeants ont fait le gros dos durant le « mini baby-boom » des années 1990-2000 en attendant que ça passe.
Sauf que ça ne passe pas, et qu’ils sont tentés de continuer à faire des économies avec le recul démographique. La note des économistes du CAE évalue à 5 milliards par an le « dividende démographique » et propose donc un plan à 4 milliards pour financer leur plan d’action.

« L’atteinte des objectifs de performance et d’équité nécessite une stratégie de transformation crédible pour les acteurs de terrain. Cette crédibilité est aujourd’hui difficile à construire, dans un contexte marqué par la défiance à l’égard des réformes et par le découragement d’une partie de la communauté éducative. » Le constat est impeccable et je le partage.

Des acteurs éducatifs qui vont mal

Je dirais même que, plus que de la défiance, il y a un mépris ressenti et un sentiment de déclassement qui doit être levé avant même qu’on puisse parler de réforme. On ne change pas un système avec des acteurs qui vont mal…

Or, et c’est là une des différences majeures avec les propositions que nous faisions il y a dix ans avec le Cniré, le CAE déplore l’hétérogénéité des pratiques et préconise de « privilégier les approches pédagogiques qui ont fait leurs preuves », en particulier l’enseignement explicite dans la formation continue. Ils recommandent même de labelliser des manuels dans ce sens.
C’est là que se situe l’aporie ou plus simplement la contradiction dans le raisonnement.

Comment conduire le changement en considérant implicitement les enseignants comme des exécutants et non comme des experts ? La formation continue est nécessaire, mais elle ne peut être uniquement descendante et se traduire par l’imposition d’une méthode (par ailleurs discutable). Quelle conception du métier d’enseignant retrouve-t-on dans cet impensé ? Comment construire l’adhésion et la motivation des enseignants dans ces conditions ?

Silence sur les salaires

D’autant que, si les économistes du CAE se mêlent de pédagogie, en revanche, le rapport ne dit rien explicitement de la revalorisation nécessaire des salaires des enseignants qui est bien, pourtant, un problème économique dont ils auraient pu se saisir.

On a peut-être là une des explications de la difficulté du système à se transformer. Malgré les déclarations d’intention et les belles paroles sur l’innovation ou l’autonomie, on reste trop souvent dans une logique managériale où les enseignants sont vus comme une variable d’ajustement et des exécutants des « bonnes pratiques ».

Si l’on veut « rattraper le retard français », il faut aussi repenser la gouvernance et donner du pouvoir d’agir. Le rapport du CAE donne des pistes mais ne va pas assez loin.

Philippe Watrelot
Enseignant retraité et militant pédagogique
Photographie : Pexels-Tomas Asurmendi

À lire également sur notre site

PISA 2025 : et si nous changions enfin la manière d’apprendre ?, par Sylvain Connac

« On laisse croire aux plus investis que leurs efforts sont vains », entretien avec Philippe Watrelot
Des avis qui convergent, par Nicole Priou
L’école et les inégalités : une urgence sociale, par Philippe Watrelot

67 millions de spécialistes de l’école, par Philippe Watrelot


Sur notre librairie

Couverture du numéro 562, Profs : exécutants ou concepteurs ?

    À lire sur "Institution"

    Retour au collège, un film sans filtres

    Le nouveau documentaire d’Antoine Fromental, Retour au collège, en salles le 7 octobre, nous renvoie à l’école, dans un collège vu comme société miniature avec ses règles, ses tensions et ses moments de solidarité. Le film nous attrape avec un naturel émouvant, réveille sans doute des souvenirs chez certains et certaines, et nous invite à réfléchir à l’école d’aujourd’hui.

    Publié le 6 octobre 2026 5 min
    Laure Saint-Raymond : « L’objectif est de décider ensemble quelle société on veut construire »

    Laure Saint-Raymond, membre de l’Académie des sciences, mène un projet citoyen d’envergure : « L’école dont nous rêvons ». Après près de trois années de consultations, auprès d’institutions et d’acteurs de terrain, un rapport, rendu public lundi 28 septembre 2026, synthétisera les réflexions issues de ces rencontres, avec cinq grands leviers pour transformer le système éducatif.

    Publié le 25 septembre 2026 Par Cécile Blanchard 12 min
    « Leur souhait a été de placer les intérêts des enfants au cœur de leurs réflexions »

    La Convention citoyenne sur les temps de l’enfant s’est déroulée de juin à novembre 2025. Elle était organisée par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), à la demande du Premier ministre d’alors, François Bayrou. Entretien avec les sociologues Barbara Fouquet-Chauprade et Sandrine Rui qui y ont pris part en tant que garantes.

    Abonné Publié le 18 septembre 2026 13 min

    À lire sur "Politiques publiques"

    Juniors associations : « C’est une manière de s’émanciper »

    Les juniors associations permettent à des mineurs de construire des projets et d’accéder à des financements sans qu’il soit nécessaire que des adultes en soient membres. Fanny Bonche et Sidonie Lefebvre ont 19 ans, elles sont respectivement cotrésorière et coprésidente du Réseau national des juniors associations (RNJA) et nous en disent plus sur ces associations particulières et ce que leur a apporté cet engagement.

    Publié le 21 octobre 2026 10 min
    Travail du bois, alimentation, etc. : les enseignements pratiques et manuels en Europe

    Alors que les résultats de PISA 2025 interrogent sur l’efficacité de l’apprentissage des savoirs fondamentaux, plusieurs pays européens accordent une place importante aux enseignements pratiques et manuels. Artisanats, gestion d’un budget, alimentation, santé… requièrent de faire appel aux sciences, aux mathématiques et la créativité, tout en développant l’esprit critique des élèves. Une source d’inspiration pour le système éducatif français, dont les contenus d’éducation manuelle et technique ont disparu depuis une quarantaine d’années ?

    Publié le 15 octobre 2026 11 min
    La réponse ne peut pas être la violence

    Les enseignantes et enseignants peuvent-ils rester indifférents à la mobilisation des lycéens pour réclamer de meilleures conditions d’études en cette rentrée 2026 ? Pas la présidente du CRAP-Cahiers pédagogiques en tout cas, dont voici les réflexions à propos du discours médiatique sur cette mobilisation et de la réponse qui y a été apportée ces derniers jours […]

    Publié le 2 octobre 2026 7 min
    Laure Saint-Raymond : « L’objectif est de décider ensemble quelle société on veut construire »

    Laure Saint-Raymond, membre de l’Académie des sciences, mène un projet citoyen d’envergure : « L’école dont nous rêvons ». Après près de trois années de consultations, auprès d’institutions et d’acteurs de terrain, un rapport, rendu public lundi 28 septembre 2026, synthétisera les réflexions issues de ces rencontres, avec cinq grands leviers pour transformer le système éducatif.

    Publié le 25 septembre 2026 Par Cécile Blanchard 12 min