La réponse ne peut pas être la violence

Publié le Lecture : 7 min
Photo de lycéens manifestant devant un mur tagué "Antfia" et "ACAB".

Des lycéens manifestant le 1er octobre 2026. D.R.

Les enseignantes et enseignants peuvent-ils rester indifférents à la mobilisation des lycéens pour réclamer de meilleures conditions d’études en cette rentrée 2026 ? Pas la présidente du CRAP-Cahiers pédagogiques en tout cas, dont voici les réflexions à propos du discours médiatique sur cette mobilisation et de la réponse qui y a été apportée ces derniers jours et des violences.

Même si je me tiens de plus en plus éloignée des flux d’actualités en continu, sources d’anxiété et de mésinformation, je ne peux pas échapper aux nouvelles des blocus lycéens et de leur répression.

Il est difficile de garder le sens de la nuance dans une époque où le débat public est de plus en plus polarisé et conflictuel. Les mouvements lycéens sont cycliques dans ce pays, on peut même dire rituels. Impossible de prédire l’étincelle qui va les déclencher à chaque fois, mais les réactions, elles, sont (tristement) prévisibles.

Colère légitime

Les lycéens ont un sujet de colère, légitime et bien documenté : l’état déplorable de leurs lycées et le manque d’encadrement, notamment en Seine-Saint-Denis, mais pas seulement. Mais cette revendication de meilleures conditions d’études va plus loin, et finalement elle s’adresse à la société toute entière et à la façon dont elle (mal)traite sa jeunesse.

Au-delà des cours de maths et des toits étanches, ce que réclament les lycéens, c’est un avenir qui ne soit pas fait de précarité, une entrée dans le monde du travail qui ne se résume pas à des enchainements de stages, d’alternances et de contrats courts, à une smicardisation sans avenir, à un accès au logement et à la santé qui ne relève pas de l’impossible.

Les moyens d’actions sont rituels eux aussi. Blocages des lycées, parfois pacifiques, parfois accompagnés de dégradations, feux de poubelles, grilles et abribus cassés. On sait bien que dans les manifestations lycéennes, il y a des convaincus qui forgent là leur apprentissage militant, et puis aussi des opportunistes qui viennent par effet de groupe, qui espèrent s’amuser, voire chercher des émotions fortes, et puis aussi des casseurs, et puis des provocateurs qui espèrent le grand soir cette fois-ci, encore. On le sait.

Réactions prévisibles

Les réactions, elles aussi, sont prévisibles. On pourrait écrire à l’avance les discours des uns et des autres. Ceux qui héroïsent comme ceux qui méprisent. Faut-il héroïser la jeunesse qui manifeste ? Je pourrais répondre que, par principe, je n’héroïse personne. Que j’admets la légitimité des revendications, pas celle de la violence. C’est une réponse qu’on pourrait trouver un peu tiède et facile.

Est-ce que je défends la jeunesse qui manifeste ? Oui, par principe. Je suis enseignante, mon identité et mon éthique professionnelle m’incitent à défendre celles et ceux qui pourraient être mes élèves. Même quand ils se comportent « mal », même quand leurs provocations me paraissent idiotes. Parce que ce contre quoi il faut les défendre a changé de nature ces quinze dernières années.

Entendons-nous, je ne dis pas qu’il est défendable ni malin de mettre le feu aux poubelles ou de casser un abribus. Mais ce qui a changé, c’est la nature des réactions des autorités. La doctrine du maintien de l’ordre en France a évolué de façon consternante vers une répression toujours plus violente.

Pas de recherche d’interlocuteurs, pas de désescalade. L’affrontement, immédiat, avec des actes d’une violence inouïe comme les tirs tendus de grenades lacrymogènes ou de LBD, les coups de matraque, les placages violents. Avec des blessures graves comme conséquence, et plus encore une partie de la jeunesse qui ne voit plus en la police qu’une bande adverse et dangereuse.

Les réactions politiques, ou bien celles des quidams sur les réseaux peu sociaux, sont représentatives de l’image que la société se fait de sa propre jeunesse, surtout si elle habite les quartiers populaires. Une classe dangereuse, les garçons surtout.

Mépris de la jeunesse

Alors oui, il y a du virilisme imbécile. Mais il y a surtout un mépris écrasant, celui des dominants, celui de politiques qui désignent la jeunesse populaire, surtout si elle est colorée, comme une nuisance. Ce mépris n’est pas exprimé seulement quand les lycées s’embrasent, il est une expérience vécue quotidiennement par une partie de la jeunesse.

La violence des uns renvoie à celle des autres dans un cycle sans fin. Les adultes renoncent à leur position éducative. Très officiellement, les ministres de l’Intérieur successifs transmettent à la police et à l’opinion l’idée que la jeunesse n’est bonne qu’à être matée. Comme on le dit ironiquement sur les réseaux, « qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? »
Sommes-nous condamnés à maltraiter notre jeunesse, notre avenir ? Comment passer, collectivement, du « ils l’ont bien cherché » au « donnons-nous les moyens d’éduquer et former correctement notre jeunesse » ?

Alexandra Rayzal
Enseignante d’histoire-géographie et présidente du CRAP-Cahiers pédagogiques

À lire également sur notre site
Ce sont des enfants !, communiqué du CRAP-Cahiers pédagogiques
Trois après-midis d’un étudiant contre la loi ORE, par Thibault Vermeulen
Les jeunes se mobilisent pour le climat, par Jean-Charles Léon


    À lire sur "EMI - EMC"

    Juniors associations : « C’est une manière de s’émanciper »

    Les juniors associations permettent à des mineurs de construire des projets et d’accéder à des financements sans qu’il soit nécessaire que des adultes en soient membres. Fanny Bonche et Sidonie Lefebvre ont 19 ans, elles sont respectivement cotrésorière et coprésidente du Réseau national des juniors associations (RNJA) et nous en disent plus sur ces associations particulières et ce que leur a apporté cet engagement.

    Publié le 21 octobre 2026 10 min
    La démocratie scolaire, ça ne s’improvise pas

    Pour répondre à la mobilisation d’ampleur des lycéens et lycéennes, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a annoncé mardi 6 octobre 2026 « une demi-journée banalisée » pour « permettre à chaque équipe de direction […] d’organiser un temps de démocratie interne au sein du lycée ». Est-ce à dire que la démocratie n’existe pas à l’école, le reste du temps ? N’existe-t-il pas déjà, au sein de chaque établissement, des instances de concertation et de décision incluant les élèves ? Peut-on leur apprendre la démocratie ? Si oui, comment ? Quatre enseignants d’un lycée en Seine-Saint-Denis nous livrent leurs réflexions et leurs propositions.

    Publié le 9 octobre 2026 11 min
    « Enseigner l’Europe sert à rapprocher les uns des autres »

    L’Europe n’est ni une forteresse ni un modèle parfait. Elle évolue autour de valeurs partagées. Comment enseigner cette Europe vivante, contradictoire et inspirante ? Comment donner aux élèves les outils d’une citoyenneté européenne ouverte et critique ? C’est l’objet du dossier du n° 607 des Cahiers pédagogiques, « Enseigner l’Europe », dont les coordinatrices, Mélanie Horwitz et Nathalie Samy, nous donnent ici un aperçu des enjeux et des articles à découvrir.

    Publié le 30 septembre 2026 9 min

    À lire sur "Politiques publiques"

    Juniors associations : « C’est une manière de s’émanciper »

    Les juniors associations permettent à des mineurs de construire des projets et d’accéder à des financements sans qu’il soit nécessaire que des adultes en soient membres. Fanny Bonche et Sidonie Lefebvre ont 19 ans, elles sont respectivement cotrésorière et coprésidente du Réseau national des juniors associations (RNJA) et nous en disent plus sur ces associations particulières et ce que leur a apporté cet engagement.

    Publié le 21 octobre 2026 10 min
    Travail du bois, alimentation, etc. : les enseignements pratiques et manuels en Europe

    Alors que les résultats de PISA 2025 interrogent sur l’efficacité de l’apprentissage des savoirs fondamentaux, plusieurs pays européens accordent une place importante aux enseignements pratiques et manuels. Artisanats, gestion d’un budget, alimentation, santé… requièrent de faire appel aux sciences, aux mathématiques et la créativité, tout en développant l’esprit critique des élèves. Une source d’inspiration pour le système éducatif français, dont les contenus d’éducation manuelle et technique ont disparu depuis une quarantaine d’années ?

    Publié le 15 octobre 2026 11 min
    Laure Saint-Raymond : « L’objectif est de décider ensemble quelle société on veut construire »

    Laure Saint-Raymond, membre de l’Académie des sciences, mène un projet citoyen d’envergure : « L’école dont nous rêvons ». Après près de trois années de consultations, auprès d’institutions et d’acteurs de terrain, un rapport, rendu public lundi 28 septembre 2026, synthétisera les réflexions issues de ces rencontres, avec cinq grands leviers pour transformer le système éducatif.

    Publié le 25 septembre 2026 Par Cécile Blanchard 12 min