Travail du bois, alimentation, etc. : les enseignements pratiques et manuels en Europe

Photo Paule Faivre-Tavignot.
Alors que les résultats de PISA 2025 interrogent sur l’efficacité de l’apprentissage des savoirs fondamentaux, plusieurs pays européens accordent une place importante aux enseignements pratiques et manuels. Artisanats, gestion d’un budget, alimentation, santé… requièrent de faire appel aux sciences, aux mathématiques et la créativité, tout en développant l’esprit critique des élèves. Une source d’inspiration pour le système éducatif français, dont les contenus d’éducation manuelle et technique ont disparu depuis une quarantaine d’années ?
Les résultats de l’évaluation PISA 2025 en compréhension écrite, en mathématiques et en sciences révèlent des lacunes des élèves français de 15 ans dans les compétences d’information, de communication, de compréhension du monde et d’esprit critique. Ce constat ne semble pas imputable à un manque d’heures d’enseignement : la France dispense, en moyenne par an au collège, 70 % d’heures de cours de plus que l’Estonie – pays européen le mieux classé dans PISA – si l’on additionne les cours de compréhension écrite et les mathématiques1.
Le précédent rapport PISA attirait l’attention sur des stratégies de pays ayant choisi de réduire le contenu du curriculum pour « faciliter des expériences d’apprentissage approfondi, renforcer les aspects pratiques et esthétiques du curriculum (incluant les arts, les artisanats, la musique et l’éducation à l’alimentation, à la santé)2 ».
Les artisanats, l’éducation à l’alimentation et à la santé constituent des disciplines à part entière dans de nombreux pays européens, contrairement à la France. Comment sont structurés ces enseignements ? En quoi contribuent-ils à l’acquisition des fondamentaux ? Ne pourraient-ils pas constituer un levier pour renforcer les compétences des élèves ?

Je désigne par le terme d’enseignements pratiques et manuels (EPM) des cours à forte dimension manuelle, axés sur la vie quotidienne et mobilisant une application des sciences : les travaux manuels (craft education) et d’économie domestique (home economics).
Les premiers portent sur des matériaux rigides (bois, métaux, etc.), semi-rigides (carton, etc.) et souples (textiles)3. Les travaux manuels d’Europe du Nord, nommés sloyd, à visée « holistique », c’est-à-dire intégrale, en constituent une des pédagogies les plus reconnues.
L’économie domestique couvre principalement les champs de l’alimentation – préparation des aliments, nutrition, santé, culture alimentaire et savoir-vivre – parfois la culture végétale et l’élevage ; et intègre généralement la gestion de l’habitat et d’un budget4. Les EPM visent ainsi une acquisition de compétences où savoirs théoriques et expérience pratique sont indissociables.
Sur la base de la collecte et de la traduction des curriculums officiels (ensembles d’objectifs éducatifs, de programmes et de modalités scolaires) de trente-quatre pays européens, nous observons que les EPM sont enseignés dans 72 % des systèmes scolaires, au sein du primaire et d’au moins une voie de secondaire inférieure (professionnelle, technologique, prégymnasiale). Sur en moyenne vingt-cinq pays concernés (voir tableau), 37 % des systèmes scolaires regroupent les travaux manuels et l’économie domestique sous le domaine de la technologie et de la technique (aux diverses dénominations).
Ceci traduit une philosophie résolument technique de ces enseignements, en particulier dans les pays d’Europe de l’Est et du Nord. C’est le cas notamment de l’Estonie, mais aussi de la Belgique francophone qui les réimplante actuellement sous le nom de « Formation manuelle, technique, technologique et au numérique » (FMTTN)5.

Présence des enseignements pratiques et manuels en Europe, sur trente-quatre pays étudiés
D’autres domaines d’appartenance se dessinent par ailleurs en Europe, reflétant des tendances culturelles et philosophiques différentes.



Ce travail de cartographie nous révèle une présence répandue en Europe, à l’exception des pays latins, principalement. En France, cette absence est due à la disparition en 1985 des contenus d’éducation manuelle et technique au profit de contenus uniquement technologiques et numériques, dans le but de répondre aux besoins d’orientation de l’époque. Pour le chercheur en didactique de la technologie Joël Lebeaume, cette date marque une rupture : ont alors été privilégiés des enseignements « qui ne conservent que la connaissance et la compréhension de l’environnement en détournant le domaine de l’action6 ».
Au sein des pays ou régions à orientation précoce, principalement germaniques, nous observons que les EPM sont présents en voies professionnelle et technologique, mais également parfois en voie (pré-)gymnasiale, plus élitiste. Dans les pays où ces cours appartiennent au tronc commun, ils sont enseignés au total une à cinq heures par semaine selon les niveaux, et des locaux leur sont dédiés au secondaire inférieur. Ils sont majoritairement obligatoires, avec parfois la possibilité de choisir une spécialité.
Au-delà de la diversité des domaines d’appartenance des EPM, qui induit certes des focus particuliers, nous identifions que leur forte présence est motivée par des visées communes.
Les enseignements pratiques et manuels poursuivent des visées et effets holistiques qui rejoignent les objectifs de l’Éducation nationale française fixés dans le socle commun.
Les approches pratiques favorisent l’acquisition des fondamentaux comme le montrent les travaux scientifiques du projet européen STE(A)M pour l’économie domestique et l’échange en recherche (désigné par l’acronyme anglophone SHAREE). Ces recherches révèlent, en termes de didactique et d’impacts, la contribution significative des EPM aux STEAM, et ce, quel que soit leur domaine d’appartenance officiel7.
Ainsi, du côté de l’éducation aux sciences (S), les élèves abordent les matériaux rigides et textiles, les aliments, avec leurs propriétés et transformations à travers la biologie, la chimie, la physique, les sciences de la santé, de l’environnement. Grâce aux approches pratiques, les élèves peuvent développer des compétences d’expérimentation scientifique.
Du côté de l’éducation à la technologie (T), les élèves s’aident, pour les EPM, en plus d’outils, d’appareils technologiques et d’applications pour modéliser et réaliser des constructions, fabrications et recettes.
Du côté de l’éducation à l’ingénierie (E pour engineering), les élèves sont placés dans des dynamiques d’innovation et invités à concevoir des solutions pratiques, utiles à la vie quotidienne. Ils identifient les besoins, imaginent des solutions, les prototypent, les testent et perfectionnent leur proposition, généralement en groupe (design thinking). Ce cadre d’apprentissage leur permet d’appréhender l’interdépendance des flux de ressources utilisés (eau, énergie, matériaux) et de penser ainsi de façon systémique.
Du côté de l’éducation artistique (A), les jeunes s’inspirent de la culture locale et de techniques artisanales diversifiées pour créer leurs ouvrages, en EPM, faisant appel à l’histoire, l’art, la sociologie, l’écologie et à la dimension émotionnelle.
Enfin, du côté de l’éducation aux mathématiques (M), les EPM mobilisent des calculs d’échelle sur patrons, des calculs de proportionnalité pour les recettes, conçoivent des volumes géométriques. Ils cherchent à comprendre les effets de leurs actions sur les consommables (à travers des calculs de qualité, de valeurs nutritionnelles, de taux de rendements, des conversions d’unités, etc.), à évaluer de manière chiffrée les processus expérimentaux. Ils effectuent aussi des choix en fonction de contraintes budgétaires.
L’éducation à la littéracie n’est pas en reste : des exercices pratiques favorisent les discussions techniques, poussant les jeunes à lire attentivement les notices.
Pour ces différentes disciplines, les EPM constituent un levier d’intégration des connaissances permettant aux élèves de mettre en pratique les savoirs, à travers des projets concrets, individuels et collectifs.
Cette approche d’apprentissage par la matière et l’expérimentation pratique concourt à l’acquisition des « compétences du XXIe siècle », qu’institutions et chercheurs définissent depuis plusieurs décennies – ici la communication et la collaboration, l’esprit critique et la créativité8. Ces compétences sont, entre autres, celles identifiées comme nécessaires pour s’épanouir, s’orienter personnellement et professionnellement dans le monde avec ses enjeux sociaux, environnementaux et économiques actuels9.
Ainsi les enseignements pratiques et manuels constituent une réalité à la fois commune et diversifiée en Europe. Comme l’illustre le cas de l’Estonie, ils sont un levier tangible pour renforcer les apprentissages fondamentaux par une pédagogie incarnée, ainsi que les « compétences du XXIe siècle » utiles aux jeunes. Ceci invite donc à intensifier les recherches sur les impacts et la didactique de ces cours, afin de nourrir les pratiques d’innovation des acteurs éducatifs français.
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