C’est comme si on dialoguait avec eux !
Comment donner aux élèves l'envie de se confronter aux grandes figures de la pensée ? Face à un corpus d'auteurs classiques, beaucoup d'élèves ressentent une forme d'intimidation, voire de distance insurmontable. Un défi relevé avec une application web ?
J’ai développé PhiloGPT, une application web gratuite qui permet de dialoguer avec une trentaine de philosophes majeurs. L'idée est simple : plutôt que de consulter des fiches ou des résumés, l'élève peut poser ses questions « directement » à Platon, Descartes, Simone Weil ou Sartre, et recevoir des réponses formulées à la première personne, comme si c’était l’auteur lui-même qui s’exprimait.
Pourquoi ces choix de conception ? PhiloGPT n'est pas un simple habillage de ChatGPT. Plusieurs choix techniques et pédagogiques le distinguent des assistants généralistes. Ces choix s'appuient sur ce que des recherches récentes nous apprennent sur les conditions d'efficacité des outils conversationnels en éducation.
Un chatbot spécialisé, pas généraliste
Les chatbots généralistes comme ChatGPT produisent des réponses fluides, mais souvent génériques. Une étude de la Wharton School montre que l'accès à ChatGPT améliore la qualité immédiate des productions des élèves – mais sans garantir un apprentissage plus profond. Selon les auteurs, lorsque l'IA fournit une réponse toute faite, l'effort cognitif de l'élève diminue, et avec lui la consolidation des savoirs.
À l'inverse, les chatbots spécialisés – qui s'appuient sur une base documentaire précise grâce à la technologie RAG – produisent des réponses ancrées dans des sources vérifiables, ce qui invite l'utilisateur à poursuivre l’exploration.
Concrètement, cela signifie que lorsque vous posez une question l'application ne se contente pas de générer une réponse à partir de connaissances générales. Elle commence par chercher dans les œuvres de l'auteur les passages les plus pertinents par rapport à votre question.
Cette contrainte oblige aussi l'élève à aller plus loin : les extraits fournis ne sont qu'un point de départ, pas une réponse clé en main.
PhiloGPT fait ce choix : chaque personnage puise ses réponses dans les œuvres du philosophe qu’il représente, pas dans un savoir générique. L'élève n'obtient pas une synthèse anonyme sur « ce que pensait Kant », mais une réponse construite à partir des textes de Kant, avec les sources consultables. Cette contrainte oblige aussi l'élève à aller plus loin : les extraits fournis ne sont qu'un point de départ, pas une réponse clé en main.
Des personnages, pas un assistant anonyme
La recherche sur les agents conversationnels pédagogiques souligne l'importance du persona – l'identité du personnage avec lequel on dialogue. Une étude publiée dans Computers & Education montre que les agents qui adoptent un style conversationnel augmentent l'intérêt des apprenants pour le contenu. Des travaux plus récents confirment que le design du personnage - son apparence, son ton, son identité – influence directement l'engagement émotionnel et cognitif des utilisateurs.
Philo GPT exploite ce levier : l'élève ne parle pas à « une IA », mais à Épicure, à Simone de Beauvoir, à Nietzsche – ou, plus exactement, à un personnage construit à partir de leurs écrits. Chaque philosophe a sa manière de répondre, son vocabulaire, ses formulations caractéristiques. Cette incarnation transforme l'exercice : on ne consulte pas une encyclopédie, on interpelle un penseur.
Ce qui distingue avant tout PhiloGPT d'un simple chatbot généraliste, c'est la base documentaire sur laquelle il s'appuie. Chaque philosophe disponible dans l'application a été associé à un ensemble de textes soigneusement sélectionnés. Le corpus comprend actuellement plus de trente penseurs et penseuses, de l'Antiquité à l'époque contemporaine, grâce à un travail important de collecte et de préparation des textes.
Cet ancrage dans les textes permet à PhiloGPT d’afficher systématiquement les sources utilisées pour construire chaque réponse. Un bouton « Voir les sources », disponible sous chaque message, permet à l'utilisateur de consulter les extraits précis sur lesquels le philosophe virtuel s'est appuyé. C'est un élément pédagogique fondamental : l'élève peut vérifier, approfondir, et découvrir les textes originaux.
Deux exercices pour la classe
Au-delà de l'exploration libre – son usage premier – PhiloGPT peut s'intégrer dans des séquences pédagogiques structurées.
- Exercice 1 : Cartographier une notion
Objectif : préparer une dissertation en construisant une vue d'ensemble des positions philosophiques sur un thème donné.
Modalités : travail individuel à la maison (une à deux semaines), suivi d'une dissertation en classe (deux à quatre heures).
Déroulement :
1. L'enseignant annonce le thème du prochain devoir (par exemple : la technique, la liberté, le bonheur).
2. II propose une série de textes d’auteurs ayant traité le sujet. Par exemple, pour la technique : Descartes, Marx, Heidegger, Simone Weil, Hans Jonas.
3. L’élève pose des questions précises aux personnages correspondants, en posant des questions ciblées : qu'est-ce que la technique pour vous ? Quels sont ses dangers ? Ses bienfaits ?
4. À partir des réponses et des sources fournies, l'élève construit une carte mentale qui met en relation les différentes positions : points d'accord, désaccords, filiations, critiques mutuelles.
5. L'élève relève les citations les plus marquantes en consultant les sources.
6. En classe, il utilise sa carte pour traiter le sujet de dissertation imposé.
Intérêt pédagogique : l'élève explore lui-même les positions, formule ses propres questions, structure sa compréhension. La carte mentale produite peut être partagée avec la classe après correction.
Point de vigilance : le travail autonome comporte un risque d'erreur ou de malentendu. Il est recommandé de reprendre collectivement, à l'oral, les principales thèses après la remise des copies.
- Exercice 2 : Adopte un philosophe
Objectif : approfondir la connaissance d'un auteur en devenant son « spécialiste » pour l'année.
Modalités : travail individuel ou en binôme, étalé sur plusieurs semaines.
Déroulement :
1. L'enseignant présente la liste des philosophes disponibles dans l'application.
2. Les élèves disposent d'une semaine pour explorer librement PhiloGPT et choisir un philosophe qui les intéresse.
3. Une feuille circule en classe : chaque élève (ou binôme) s'inscrit pour un auteur différent.
4. Les élèves ont ensuite deux à trois semaines pour réaliser une fiche complète sur leur philosophe :
◦ Éléments biographiques essentiels
◦ Problématiques centrales de sa pensée
◦ Thèses et concepts majeurs
◦ Critiques qui lui ont été adressées (par d'autres philosophes, ou de manière générale)
5. Les fiches sont relevées, évaluées, corrigées, puis mises à disposition de toute la classe (dossier partagé, ENT, etc.).
6. Tout au long de l'année, les auteurs de chaque fiche sont considérés comme les « référents » de leur philosophe : on peut les solliciter en classe pour éclairer une discussion, et ils ont la charge de défendre la cohérence de sa pensée.
Intérêt pédagogique : cet exercice mobilise de nombreuses compétences – recherche, synthèse, rédaction, expression orale – et crée une dynamique de savoir distribué dans la classe. Chacun maitrise un contenu différent, ce qui enrichit les échanges.
Point de vigilance : l'exercice demande du temps. Le travail en binôme est souvent préférable pour alléger la charge et favoriser la coopération.
Question à Emmanuel Kant : que pensez-vous du mensonge en politique ?
Le mensonge, quelle que soit la sphère dans laquelle il s'exerce, demeure une violation fondamentale de la dignité humaine et de la raison. Si l'on applique la règle de l'impératif catégorique, on doit se demander : puis-je vouloir que le mensonge devienne une loi universelle ? Si chaque homme, en politique, utilisait la tromperie pour atteindre ses fins, la confiance, qui est le fondement même de toute communication et de tout contrat social, s'effondrerait instantanément. Une promesse ou une parole politique n'aurait alors plus aucune valeur, car personne ne pourrait plus croire à la déclaration d'autrui.
Il ne faut pas confondre la prudence , qui cherche à éviter des conséquences désagréables, avec le devoir , qui commande d'agir selon des principes universels. Un homme politique pourrait être tenté de mentir pour éviter un conflit ou pour obtenir un avantage, mais agir ainsi, c'est traiter les citoyens comme de simples moyens pour parvenir à ses propres fins, et non comme des êtres rationnels et libres. La moralité exige que l'on soit sincère par devoir, et non par simple crainte des conséquences ou par calcul d'intérêt.