Jouer au bingo, ou comment revigorer la réunion de rentrée avec les parents d’élèves

Publié le Lecture : 14 min
Et si la réunion de rentrée n’était pas seulement le moment où l’enseignant présente son fonctionnement aux parents, mais celui où chacun découvre ce que les autres savent faire ? En faisant expérimenter aux familles un « bingo des connaissances », Angélique Libbrecht transforme un temps souvent vertical en première expérience de coopération. Une manière concrète de faire vivre, dès le début de l’année, le principe des marchés de connaissances.

Chaque début d’année, je me pose la même question : comment transformer la réunion de parents traditionnelle, souvent magistrale et désagréable pour beaucoup ? En tout cas, pour ma part, ce moment n’est pas le plus facile.

Inspirée par la philosophie des Réseaux d’échanges réciproques de savoirs (RERS) de Claire Héber-Suffrin et par les principes des pédagogies coopératives, mon ambition était double : faire vivre aux parents une expérience proche de celle que leurs enfants traversent en classe et poser les bases d’une réciprocité entre l’école et les familles. Pour moi, une classe qui se connait est une classe où l’on peut mieux travailler ensemble. L’idée est simple : chacun sait quelque chose, chacun a quelque chose à apprendre et chacun a quelque chose à apporter au groupe.

Les marchés de connaissances sont ainsi pensés comme des organisations coopératives dans lesquelles les personnes peuvent alternativement être offreuses et demandeuses de savoirs. Avant de mettre en place un marché dans la classe, il m’a semblé intéressant de faire vivre cette idée aux parents, à travers une activité beaucoup plus simple : un bingo des connaissances.

Le bingo des connaissances

Après le discours de la direction sur le règlement d’ordre intérieur et le projet d’établissement, les parents se sont dirigés vers les classes. Dans la mienne, la réunion s’ouvre par un aménagement spatial : les chaises sont disposées en cercle autour de bureaux regroupés en ilots. Cela permet d’être tous installés au même niveau, de se voir et de faire disparaitre, autant que possible, la frontière symbolique du bureau de l’enseignant.

La séance débute par un questionnement ouvert : « Savez-vous ce qu’est un bingo de connaissances ? Que vous ont raconté vos enfants ? »

Grâce aux retours croisés des uns et des autres, le groupe parvient à reconstituer le principe du jeu. Il est volontairement très simple. Il ne s’agit pas de faire passer un test ni d’évaluer les compétences des uns et des autres. Il s’agit de chercher : qui sait faire quoi ? Qui pourrait m’apprendre quelque chose ? Qui possède une expérience, une passion, une habileté que je ne connais pas ?

Munis d’une grille, les parents et moi-même nous mettons à circuler dans la classe. Pour valider une case, il faut aller vers l’autre, découvrir ses talents ou ses compétences, puis inscrire le prénom de la personne ressource.

Le déplacement dans la classe devient alors le support d’un autre déplacement : celui du regard que chacun porte sur les autres.

Un miroir entre enfants et adultes

Bien que les supports aient été adaptés à chaque public, l’expérimentation du bingo, menée d’abord avec les élèves puis reproduite avec leurs parents, a révélé des similitudes.

Oser briser la glace et surmonter sa timidité demande un effort identique, que l’on ait 8 ans ou 40 ans. Une maman, qui avait vu quelques jours plus tôt que son fils n’avait pas réussi à compléter toute sa fiche, s’est rendu compte qu’elle n’y parvenait pas tout à fait non plus ! Dans les retours d’expérience, une autre maman a reconnu que ce n’était pas simple d’aller vers les autres.

Ce constat me semble important. On demande souvent aux élèves d’oser prendre la parole, de travailler avec des camarades qu’ils connaissent peu, de demander de l’aide ou de présenter ce qu’ils savent faire. Or, les adultes ne sont pas nécessairement plus à l’aise dans ces situations. Faire vivre aux parents une activité de coopération permet aussi de rendre visibles ces difficultés ordinaires.

Et pourtant, malgré les hésitations, le groupe semblait assez d’accord pour dire qu’il avait passé un agréable moment de découverte.

Parents comme élèves se côtoient parfois sans connaitre la richesse cachée de leur voisin ou voisine. L’activité fait émerger des compétences insoupçonnées : ce moment de complicité m’a notamment permis de découvrir que certains parents faisaient des spectacles ensemble sur leur temps libre. Ce qui est intéressant ici est moins la découverte de talents exceptionnels que la possibilité de regarder autrement une personne que l’on croyait connaitre.

Cette logique est au cœur des réseaux d’échanges réciproques de savoirs : nul n’ayant exactement la même histoire, chacun possède des connaissances, des expériences et des savoir-faire différents. Le collectif cesse alors d’être seulement un groupe de personnes placées côte à côte ; il devient un réseau dans lequel chacun peut contribuer à la progression des autres.

La fierté de l’offre

Formuler ce que l’on sait faire n’est pas aisé, mais pouvoir l’offrir au groupe peut restaurer la confiance.

J’ai observé des regards complices s’échanger entre parents lorsque j’ai fait le lien avec les futurs marchés de connaissances en classe. Car l’objectif n’est pas seulement de faire découvrir des talents. Il est aussi de permettre à chacun d’expérimenter une position différente de celle qu’il occupe d’habitude.

À l’école, certains élèves sont très souvent ceux qui « savent », ceux à qui l’on demande de l’aide. D’autres sont très souvent placés dans la position de ceux qui ont besoin d’aide. Cette dissymétrie peut finir par produire des identités scolaires : les bons élèves deviennent les experts et les autres intériorisent progressivement leur statut de moins-sachants.

Les marchés de connaissances cherchent précisément à réduire cette dissymétrie en permettant à chacun d’être tour à tour passeur et receveur.

Du bingo au marché, de la découverte à l’organisation

Le bingo constitue donc une sorte de première marche. Il permet de découvrir que les savoirs ne sont pas uniquement ceux qui figurent dans les programmes scolaires. Mais le marché de connaissances va plus loin : il organise la circulation de ces savoirs.

Concrètement, les élèves commencent par identifier ce qu’ils savent faire et ce qu’ils pourraient transmettre. Les propositions peuvent concerner une discipline scolaire, mais aussi des domaines extrascolaires. On peut partir d’un voyage, d’une recette, d’une lecture ou même d’une blague, des idées pour aider un élève qui bloquerait.

Chaque élève peut ensuite proposer un « stand ». Pour le préparer, il remplit une fiche de passeur : titre du savoir proposé, ce que les autres vont apprendre, matériel nécessaire, lieu, durée, nombre de participants et surtout ce qu’il faudra réussir pour obtenir le « brevet ».

Un marché de connaissances n’est pas simplement un moment où certains élèves montrent quelque chose aux autres. Le passeur doit réfléchir à ce qu’il veut faire apprendre, à la manière de l’expliquer et à la façon de vérifier que le receveur a effectivement appris.

Ainsi, dans un exemple de marché, les stands peuvent porter sur les origamis, les écritures chinoises, les insectes, les drapeaux du monde, le ping-pong, la danse indienne, un tour de magie ou encore la boxe française. À chaque savoir correspond une petite épreuve permettant de valider le brevet.

Apprendre en enseignant

Avec les marchés, l’école peut reconnaitre des espaces de compétence qui débordent les savoirs scolaires formels. Elle est le lieu de l’effet tuteur. Lorsqu’un élève enseigne à un autre, il ne fait pas seulement bénéficier son camarade de ce qu’il sait déjà. Il doit anticiper ses interventions, réactiver ses connaissances, se décentrer pour comprendre une autre manière de raisonner, s’adapter, argumenter et reformuler. Enseigner devient ainsi une manière d’apprendre.

Un élève qui prépare un tour de magie doit être capable de l’expliquer. Un autre qui propose une technique de peinture doit trouver les mots et les gestes pour permettre à quelqu’un de la reproduire.

Les témoignages recueillis après un marché illustrent bien cette évolution. Une élève explique qu’elle a gagné en confiance parce que son stand « repose sur [elle] » : elle doit dire aux autres ce qu’ils doivent faire et constater leurs réussites. Un autre élève raconte sa fierté lorsque les camarades parviennent à réaliser le tour de magie qu’il leur a appris.

Une expérience de coopération réussie

La confiance ne vient donc pas ici d’un encouragement abstrait du type « tu peux y arriver ». Elle vient d’une expérience concrète de réussite, reconnue par les autres. C’est ce que le bingo des connaissances m’a permis d’expérimenter avec les parents.

Une réunion de rentrée est en général pensée comme un temps d’information : l’enseignant présente le fonctionnement de la classe, les attentes, les règles, les projets, les outils. Cette information est nécessaire. Mais elle ne suffit peut-être pas à construire une relation de confiance. Pourquoi ne pas faire plutôt de cette réunion une première expérience de coopération ?

Le bingo permet de déplacer légèrement les lignes. Les parents ne sont plus seulement des destinataires d’informations, mais des personnes qui peuvent, elles aussi, apporter quelque chose.

Une école où chacun peut être une personne ressource

J’ai vu des visages de parents s’illuminer d’un sourire sincère au moment où ils ont entendu qu’ils savaient des choses que je ne savais pas, et que l’inverse était vrai aussi.

C’est peut-être cela que je retiens le plus de cette expérience. Verbaliser que l’enseignant ne détient pas tous les savoirs modifie le rapport de force. Il ne s’agit pas de nier les compétences professionnelles de l’enseignant, mais de sortir d’une représentation dans laquelle l’école serait le lieu des savoirs légitimes et les familles seulement celles qui viennent les recevoir.

La coopération suppose autre chose : reconnaitre les compétences de chacun, organiser leur rencontre et construire des situations dans lesquelles chacun peut être utile à quelqu’un d’autre.

Du bingo au marché, il ne s’agit pas seulement de jouer ou d’échanger des connaissances. Il s’agit de faire l’expérience d’une autre conception de l’école : une école où personne n’est réduit à ce qu’il ne sait pas encore, parce que chacun peut aussi être reconnu pour ce qu’il sait déjà et pour ce qu’il peut apporter aux autres.

Angélique Libbrecht
Institutrice primaire en Belgique

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