Le travail enseignant : constats et chantiers au-delà des malaises
Anne Barrère publiait début 2017 son ouvrage Au cœur des malaises enseignants. L’une des intentions était de réduire l’écart toujours présent entre chercheurs et praticiens à propos du travail enseignant. L’un des moyens choisi par l’auteure pour y parvenir, dans l’écriture même de l’ouvrage, fut de donner la parole à dix enseignants invités à se positionner par rapport aux résultats des travaux sociologiques proposés dans les premiers chapitres. Dix ans après cette publication, nous redonnons la parole à Anne Barrère : où en sommes-nous aujourd’hui ?Au cœur des malaises enseignants n’était pas le titre initial du livre paru en 2017. Je voulais écrire Le sociologue et l’enseignant en m’inspirant – toutes proportions gardées – du titre du fameux Le savant et le politique de Max Weber. En effet, ce livre de synthèse, était une ré-exposition des apports sociologiques que j’estimais les plus importants et pertinents pour nourrir la formation des enseignants à partir de mes recherches et de ma propre expérience du métier. Je souhaitais savoir ce qui leur paraissait intéressant
J’avais fait lire à dix enseignants volontaires les quatre premiers chapitres du livre, qui évoquaient successivement les apports de la sociologie du travail, des inégalités, des interactionnistes, et des organisations. Le dernier chapitre a été rédigé à partir de leurs réactions qui m’avaient parfois surprise. Je voulais évoquer les relations complexes entre recherches et pratiques en éducation, à la lumière de cette synthèse. Je parlais d’épreuves et non pas de malaises, avec l’ambition de faire une topographie des difficultés vécues la plupart du temps dans un intime du métier. Mais l’éditeur n’avait pas aimé ce premier titre, le trouvant trop académique et il avait sûrement raison. Je relève avec intérêt le défi de l’invitation des Cahiers pédagogiques de dire en quoi ces analyses peuvent être réajustées, alors même que les constats actuels sur l’évolution du métier ne prêtent certainement pas à l’optimisme. Je le ferai à partir de recherches continuées sur le second degré, et de lectures sur le premier degré, articulées à des études de cas écrites par des professeurs des écoles et des conseillers pédagogiques de circonscription dans le cadre d’un enseignement de master.
Les analyses sur le déclassement statutaire des enseignants (Farges, Martinache, 2023) s’insèrent dans une réflexion générale sur l’évolution d’un service public dont le travail est souvent « empêché » par ses conditions matérielles et les impératifs gestionnaires (Vézinat, 2024). Certaines enquêtes récentes cartographient les difficultés des enseignants du premier degré, notamment démissionnaires (Garcia, 2023 ; Charles et alii, 2024) dans le cadre de trains de réformes incessants, dont la loi sur l’inclusion de 2005, aux répercussions considérables sur le travail. Les difficultés mêmes du recrutement des enseignants en cette année 2025-2026 ont justifié une réforme supplémentaire de la formation, et non des moindres, puisqu’elle consiste à revenir à un concours passé à la fin de la licence pour instaurer deux années de professionnalisation payées pour les lauréats. La lecture de récits d’enseignants fait parfois attendre longtemps une note d’espoir ou de bonheur, comme l’évoque Nicole Priou, dans sa recension d’un recueil d’expériences d’enseignants du premier degré1. Elle vient cependant presque toujours à propos de satisfactions dans la relation avec les élèves, les enfants, les adolescents.
S’interroger sur l’évolution du travail ne consiste pas à chercher à équilibrer à tout prix des constats convergents sur la situation statutaire globale des enseignants français. Mais à continuer à cerner un autre niveau d’expérience, lui aussi constitutif du métier, et parfois difficile à saisir. Il est pourtant essentiel de le faire, une des raisons avérées et permanentes des difficultés du travail enseignant étant le côté surplombant des prescriptions qui l’encadrent, des programmes trop ambitieux aux multiples demandes qui s’empilent à l’heure des « dispositifs » entourant la classe sans toujours bien s’articuler avec elle.
Marie-Anne Dujarier (2017) décrit comment des planeurs, au double sens de planificateurs et d’émetteurs de demandes irréalistes, organisent le travail de loin à distance, plus encore dans un monde innervé de technologies numériques. Faits ailleurs qu’à l’école, ces constats la concernent aussi. Une bonne partie des malaises enseignants contemporains vient du sentiment de mépris du travail réel, de ses conditions, de ses épreuves, par l’encadrement ou le reste de la société. Pierre Périer, à partir d’une enquête quantitative portant sur les enseignants du second degré, met en évidence un espace de reconnaissance professionnelle pour soi, séparé de la reconnaissance institutionnelle, où se jouent des aspects décisifs de la satisfaction du métier (Périer, 2022).
Les enseignants sont au centre des regards parce qu’ils sont au centre de la vie des familles qui ont des enfants à l’école, au cœur des souvenirs de chaque ancien élève plus ou moins satisfait de sa trajectoire scolaire et de ses conséquences, au cœur des débats publics sur les réformes et les politiques scolaires, des évolutions des relations entre générations. L’expression de leur souffrance au travail est proportionnelle aussi à cette visibilité sociale (Lantheaume, Hélou, 2008).
Le pourcentage des enseignants français se sentant reconnu et valorisé par la société et les pouvoirs publics, 4 %, est le plus faible de tous les pays enquêtés en 2024 par l’OCDE dans l’enquête Talis !