La classe puzzle : évolution et effets sur les lycéens
Une équipe de chercheurs et d’enseignants s’est engagée dans une recherche conjointe autour de la pratique de la classe puzzle. Le collectif a pensé la recherche, les pratiques, leur analyse, et rédigé ce texte qui présente son travail et ses résultats qui peuvent, en partie, surprendre, mais les effets à long terme ne sont pas mesurés.Le dispositif de classe puzzle (ou jigsaw) est de plus en plus utilisé dans les salles de classe en Europe. Cette technique coopérative d’origine nord-américaine consiste à faire vivre aux élèves une expérience dans laquelle ils étudient d’abord à plusieurs un même document, puis chacun devient seul référent du contenu de ce document au sein d’un nouveau groupe. Ils échangent avec d’autres élèves qui leur apportent de nouvelles informations. Historiquement issue de la période de déségrégation aux États-Unis, la classe puzzle s’appuie sur deux principes du courant du cooperative learning (apprentissage coopératif) : l’interdépendance positive et la responsabilité individuelle. Initialement développée pour susciter de l’entraide et de la confiance entre des élèves de groupes ethniques différents (développement de compétences psychosociales et réduction des préjugés inter-ethniques dans des écoles nouvellement déségréguées), cette technique est utilisée en Europe pour l’enseignement de contenus disciplinaires précis.
Le premières recherches sur le sujet ont montré que le jigsaw permettait peu aux élèves de s’approprier les contenus qu’ils n’avaient pas transmis. C’est sur la base de ce constat qu’un collectif d’enseignants, de formateurs et de chercheurs en pédagogie s’est constitué, afin, dans un premier temps, de penser une évolution de structure du jigsaw, puis d’en étudier les effets sur ce que les élèves s’approprient effectivement.
Cet article présente l’entièreté de cette recherche originale. Il débute par un état de l’art en matière de pratiques de la classe puzzle pour présenter la problématique à l’origine de la création du collectif interne au CRAP-Cahiers pédagogiques. Puis il détaille la manière dont la structure du jigsaw a été transformée pour tendre vers davantage d’apprentissages disciplinaires chez les élèves, avant de décrire la méthodologie de recherche utilisée.
La dernière partie de cet article donne à comprendre les résultats obtenus, ainsi que plusieurs pistes et réflexions pédagogiques pour continuer l’exploration de cette démarche éducative largement utilisée dans les établissements scolaires.
La coopération en pédagogie scolaire prend diverses formes et s’appuie sur des conceptions variées. Depuis le début du XXe siècle, deux grandes familles de pédagogies de la coopération ont émergé : les pédagogies coopératives, issues des courants francophones, et l’apprentissage coopératif (cooperative learning), issu des courants anglo-saxons1. Ces approches ne sont ni opposées ni concurrentes ; elles représentent des logiques distinctes fondées sur des traditions et des bases épistémologiques, axiologiques et praxéologiques différentes. Toutes deux ont pour objectif de contribuer à l’apprentissage, et présentent plusieurs formes de complémentarité.
Le cooperative learning est apparu aux États-Unis dans les années 1970, avec des bases théoriques ancrées dans les travaux de John Dewey, Kurt Lewin, Herbert Thelen et Morton Deutsch. Lewin a influencé Deutsch dans ses études sur l’interdépendance sociale, et ce dernier a marqué les psychologues sociaux Elliot Aronson et David W. Johnson. Dans ce contexte, d’autres chercheurs tels que Slavin, Sharan et Sharan, et Kagan ont également émergé, contribuant au développement et à la diffusion au Canada, Israël, Pays-Bas, Norvège et Angleterre, avant de s’étendre à des foyers plus réduits en Italie, Suède et Espagne.
Le terme cooperative learning désigne un ensemble de méthodes et de techniques coopératives visant à structurer l’enseignement scolaire autour d’interactions coopératives. La diversité de ces structures constitue un ensemble complexe et difficile à classifier2. Il est également important de souligner que le cooperative learning ne constitue pas un ensemble homogène quant aux relations entre coopération et compétition. Le terme « apprentissage par les pairs » semblerait plus approprié pour les décrire que celui d’« apprentissage coopératif3 ».
En français, le concept cooperative learning a été traduit à la fois par « apprentissage coopératif » et par « pédagogie coopérative ». Nous privilégions l’expression « apprentissage coopératif », adoptant une terminologie proche des traductions dans d’autres langues romanes comme l’espagnol (aprendizaje cooperativo), le catalan (aprenentatge cooperatiu) ou l’italien (apprendimento cooperativo). Ils insistent également sur l’importance de distinguer Célestin Freinet ou Barthélémy Profit et leurs conceptions de la coopération scolaire, de la pratique du cooperative learning.
Dans cette étude, nous mettons l’accent sur l’une des méthodes coopératives les plus répandues dans le monde : le jigsaw (ou classe puzzle).
La classe puzzle (traduction en français de jigsaw classroom) est une technique coopérative créée par Elliot Aronson, puis développée en tant que méthode par Robert E. Slavin avec le Jigsaw II. Aronson a développé le jigsaw pour susciter une interdépendance extrême entre les étudiants, favorisant ainsi la coopération et…