Espaces et architectures scolaires
HSn n° 48, coordonné par Nadine Coussy-Clavaud et Cathy Marret.Avant-propos
Les questions que nous nous sommes posées en démarrant ce dossier étaient très liées au bienêtre dans les espaces scolaires et aux interrogations des acteurs de l’éducation sur la relation entre le mieux bâtir et le mieux apprendre. Comment vit-on à l’école avec ce que l’on a et comment donne-t-on corps à des rêves d’espace ?
Les élèves, lorsqu’on prend le temps de les interroger ou de les observer, sont les meilleurs experts de ces questions. Certes, ils ne connaissent pas toujours les normes environnementales ou les règles de sécurité, mais ils racontent bien plus de ce qui serait nécessaire pour vivre mieux. Ils parlent de la contrainte d’une assise longue et peu confortable, des journées entières sans fréquenter les W.-C., de la place accordée au sport dans les cours de récréation, de l’absence de bancs, de l’interdiction de s’allonger, de matériaux beaux à regarder et bons ou mauvais à vivre.
Ils racontent la petitesse des salles de classe et la contrainte de s’y déplacer le moins possible, même si la pédagogie mise en œuvre par les enseignants les y engage, les espaces partagés trop bruyants et l’absence cruelle de végétation. Ils expriment ainsi des désirs et des envies, mais ont parfois du mal à les faire connaitre. Leurs enseignants pourraient leur emboiter le pas. À ce stade, y aurait-il lieu de se désespérer ?
Les nombreuses parutions de ces dernières années, voire de ces derniers mois, nous laissent à penser que le sujet parcourt largement l’éducation. Et toutes les réponses que nous avons reçues, tant de la part des enseignants, des chercheurs que des architectes ou des acteurs institutionnels, nous montrent qu’une réflexion profonde s’est concrétisée, qu’il s’agit bien plus que d’un sursaut. Nous sommes face à un véritable désir de transformation des espaces scolaires, appelant parfois la participation des équipes, des élèves et des familles.
Que transformer ?
Pas seulement les lieux, mais aussi les manières d’enseigner, de se déplacer, d’agencer, d’ouvrir les constructions scolaires sur l’extérieur, de considérer tous les membres des communautés éducatives, d’inscrire les projets architecturaux dans une démarche innovante et préoccupée du devenir scolaire des utilisateurs ainsi que de leur bienêtre. Dans l’école, de petits laboratoires de recherche, des microactions vecteurs de changement ont vu le jour, en toute discrétion. Des audaces fleurissent de toutes parts qui sont aussi à mettre en lien avec les avancées dans l’éducation à l’architecture, sensibilisant toujours plus d’acteurs de terrain, d’élèves et de parents. Tous ont permis de se poser de nouvelles questions et de ne plus en rester au stade de la déploration ou du constat sans suite.
C’est à se demander si l’école n’est pas partie à la conquête de l’espace !
Extrait de l’article d’Alexandre Ballet, enseignant d’histoire-géographie-EMC à l’école franco-américaine du Puget Sound de Seattle (USA)
La salle de classe compte parmi les rares espaces dont chacun d’entre nous a une expérience personnelle. À la fois toutes différentes et toutes semblables, les salles de classe partagent une configuration si familière que l’on pourrait la penser comme intemporelle et universelle. Pourtant, la classe est un des symboles de la conception éducative d’une époque et elle doit aujourd’hui prendre le virage du XXIe siècle.
Les outils numériques prennent une place croissante dans les pratiques des enseignants et des élèves : vidéoprojecteurs et tableaux numériques interactifs viennent habiller les murs et plafonds des salles. L’introduction de leur usage en classe et leur massification modifient les opportunités d’apprentissage, les expériences éducatives et les postures de chacun. Les relations entre l’enseignant et ses élèves, et plus encore entre les élèves eux-mêmes, s’en voient modifiées. Les occasions de collaboration, de communication et d’élaboration d’un esprit critique se multiplient. Indirectement, c’est la relation des usagers de la salle à leur espace qui peut être modifiée.
Référent spatial des élèves comme de l’enseignant, espace habité, pratiqué et à divers degrés approprié, la salle de classe vécue comme espace de contrôle et d’enfermement peut rapidement devenir un espace de confiance, de coconstruction et d’ouverture à l’autre et au monde.
Dans la configuration traditionnelle, il y a deux espaces clés dans la classe : celui de l’enseignant, généralement proche du tableau, du bureau, voire de l’estrade, occupe une position centrale. Tous les regards sont idéalement tournés vers lui et le maitre y est omniprésent. Face à lui, l’espace des élèves. Il est ordonné, ses occupants sont rangés, parfois triés, assis, idéalement tournés vers l’enseignant. Les interactions entre les élèves doivent y être réduites. Ce portrait, bien que caricatural, rend compte de nombreuses réalités sociales et spatiales. L’enseignant contrôle sa classe, dicte le rythme des apprentissages et évite tout débordement. Du moins, c’est ce qu’il cherche à faire.
Introduire le numérique dans les pratiques de classe peut être un levier pour bousculer ce schéma. En intégrant des outils numériques et une réflexion sur la classe inversée à mes pratiques pédagogiques à la rentrée 2013, je fais le pari de faire davantage confiance à mes élèves. Comment pourrais-je d’ailleurs leur confier des ordinateurs sans leur faire confiance ? Il serait dérisoire d’imaginer contrôler leur utilisation de cet outil dans toutes ses dimensions !
Selon mon établissement d’exercice, les élèves utilisent l’ordinateur personnel mis à disposition par le conseil départemental, leur propre smartphone connecté à la borne wifi installée le temps de la séance, ou la tablette prêtée à l’année par l’établissement. Les outils sont présents et ce sont les objectifs qui conditionnent leur usage, non l’inverse. Les élèves consultent des ressources en ligne, collaborent, produisent et publient des contenus. Les règles d’utilisation des outils numériques sont explicites et établies collectivement. La confiance s’installe progressivement, le travail de chacun s’enrichit de nouvelles méthodes et de nouveaux points de vue. Un climat de classe que j’estime constructif se met en place. Le contrôle fait place à la confiance.
Les pratiques évoluent et mon positionnement dans l’espace de la classe change, lui aussi. De l’espace de l’enseignant, ma place dans la classe glisse vers l’espace des élèves, si bien qu’aujourd’hui, l’espace que l’on voudrait traditionnellement être celui de l’enseignant est relégué au fond de la classe et je ne l’occupe quasiment plus. Je circule entre les différents groupes dans la classe, j’accompagne, je guide et apporte des rétroactions immédiates. J’encourage, je félicite et parfois aussi recadre. De cette nouvelle posture et ce nouveau rôle émergent de nouveaux espaces :
- un espace de collaboration : la majeure partie de la salle de classe. Les tables sont en ilots de deux à cinq places, afin de permettre un travail qui peut être réalisé en collaboration ou individuellement suivant le plan de travail de chacun. La configuration est évolutive : les élèves participent à la reconfiguration de cet espace selon leurs besoins et la nature des activités proposées ;
- un espace individuel : isolé de l’espace de collaboration, composé de plusieurs tables isolées, les élèves peuvent l’utiliser pour travailler seuls, tout ou partie d’une séance, se concentrer, prendre temporairement de la distance avec leurs camarades, murir une réflexion ou approfondir une recherche ;
- un espace de travail flexible : organisé autour d’un tapis et de coussins, il permet de proposer d’autres positions de travail pour que chacun travaille dans des conditions optimales ;
- un espace de bricolage : composé d’une table haute et de tabourets, cet espace est d’abord dédié aux productions plastiques (posters, maquettes par exemple). Les élèves disposent de plus d’espace et peuvent travailler debout. Lorsqu’aucune production plastique n’est en cours, chacun est libre d’utiliser l’espace de bricolage pour réaliser son travail ;
- un espace de présentation et mutualisation : organisé autour de tables en U, il intègre le tableau blanc et le tableau numérique interactif. Il est configuré de telle manière à concentrer le regard et l’écoute des élèves pour permettre des échanges en classe entière.
Au cours d’une même séance, les élèves peuvent circuler et pratiquer ces différents espaces selon leurs besoins. Des règles de fonctionnement de la classe sont conçues avec les élèves pour permettre une dynamique propice au travail et à la coopération. D’espace de contrôle la classe devient espace de confiance. Les espaces sont reconfigurés selon les besoins du groupe et de ses composantes. Chacun y trouve sa place.