Le Figaro Magazine et le coup du lampadaire

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Réaction de notre mouvement au dossier du Figaro Magazine consacré à « l’endoctrinement » des enfants dans l’Éducation nationale.

Le Figaro Magazine a sorti le vendredi 12 novembre un dossier intitulé : « École, comment on endoctrine nos enfants ». On sait que l’école est un repère de gauchistes depuis au moins 1968, mais là, les faits révélés sont précisés : « antiracisme, idéologie LGBT+, décolonialisme, enquête sur une dérive bien organisée ». Derrière, il y a donc sans doute une organisation secrète, qui cherche à détruire notre noble civilisation : tremblez braves gens, on s’attaque à nos enfants, la fin du monde est proche !

La lecture du dossier est pénible, pour ne pas dire plus, tant les relents d’extrême-droite incommodent ou dégoutent. On comprend bien que le soustitre du dossier, apparaissant sur la couverture, ramène l’antiracisme et la lutte contre la stigmatisation des orientations sexuelles à de l’ « idéologie » qui est un gros mot pour le Figaro Magazine, la colonisation à un implicite de « bienfait de l’humanité » qui a permis d’amener la civilisation chez les sauvages, l’altérité à un danger.

Sur le plan déontologique aussi, le dossier est problématique: pas d’enquête sérieuse, uniquement des faits rapportés et non prouvés, souvent des propos anonymes, ou encore une généralisation d’incidents très localisés qui n’engagent en rien des volontés pédagogiques ou celles de groupes krypto-LGBT+ racialistes dégénérés comme on aurait pu les appeler à une certaine époque.

Une enquête, vraiment ?

Les citations mises en exergue effraient, jouant sur l’émotion : « Après l’assassinat de Samuel Paty, certains enseignants ont essayé de comprendre et de justifier cet acte abominable. » Passons sur le fait que l’école est bien le lieu de la compréhension nécessaire à l’apprentissage, mais on aimerait bien savoir quels enseignants ont tenté de justifier ce crime ? Combien ? Où ? Quand ? On n’en aura pas l’idée en lisant cette enquête bien légère.

Jusqu’à la participation de la présidente du Conseil supérieur des programmes, Souâd Ayada, qui déplore l’absence de pouvoir du ministère sur les ouvrages publiés par des éditeurs privés. Elle oublie au passage qu’il a existé (est-ce encore le cas ?) un dialogue fécond entre ces éditeurs et les concepteurs de ces programmes mandatés par le Conseil, comme peuvent en témoigner d’anciens membres. On ne se contentait alors pas « de discussions formelles [qui ne portent] jamais sur le fond ». Rêverait-elle de manuels officiels selon le modèle de Viktor Orbán en Hongrie ?

On pourra se demander si les sorties régulières de nos ministres de l’enseignement supérieur et de l’Éducation nationale à propos de prétendues idéologies « islamogauchiste » ou « woke »  ne contribuent pas à « nourrir le troll », à légitimer ce fatras journalistique, voire à encourager les surenchères zemmouriennes d’extrême-droite. Ils ont ainsi l’un et l’autre contribué à mettre à la mode le mot « wokisme » dont beaucoup, dans les salles des maîtres ou des professeurs, se demandent ce que cela peut bien vouloir dire. D’ailleurs, nos deux ministères n’ont jamais pris la peine d’en donner une définition alors qu’il n’y a pas de débat possible sans une définition partagée des mots !

L’état de l’école a de quoi alarmer

Il y aurait pourtant de quoi faire des articles alarmistes sur l’école en France ! Les sujets d’inquiétude sont nombreux : l’école française est très inégalitaire, on ne recrute plus le nombre d’enseignants dont nous avons besoin, les rémunérations restent en deçà de la moyenne européenne, les conditions de travail de tous les personnels sont dégradées… On n’oubliera pas les centaines de millions d’euros non utilisés et rendus au budget général depuis 2017, la baisse de l’effort financier envers l’Éducation nationale sous l’ère Blanquer qui feint de ne pas s’en apercevoir. On ne fait pas de bilan sérieux des réformes en cours autrement qu’en termes d’autosatisfaction et pire, on casse les thermomètres, comme le Cnesco, aux moyens d’actions désormais fortement réduits. L’observateur un peu averti pourrait avoir l’impression que, comme le dit la chanson, l’écurie elle-même est en feu et pourtant : « Tout va très bien, Madame la Marquise ! »

Philippe Watrelot nous rappelait, sur la liste de diffusion interne à notre mouvement, l’histoire du lampadaire (on pourrait presque dire du lampiste) : un ivrogne cherche ses clés non pas là où il les a perdues, mais sous un lampadaire, parce que là, on peut voir quelque chose. Magnifique métaphore qui éclaire, pardon du jeu de mots, la politique menée depuis quatre années et non pas ce qu’on essaie de laisser à l’ombre.

Il faut condamner fermement ce « dossier journalistique » – nous tenons aux guillemets tant nous avons du mal à nommer ainsi un tel objet éditorial – même si c’est sans illusion. Ceux qui ont besoin d’asseoir leurs convictions fantasmées sur ce qu’ils pensent être l’école resteront convaincus de la « réalité » des mots alignés. Les autres, ceux qui vivent le désastre en cours, n’en seront que plus écœurés.

Mais nul doute, n’est-ce pas, que notre ministre, attentif au bienêtre des personnels de l’Éducation nationale, va dénoncer vigoureusement cette attaque contre l’école et les enseignants, lui qui est en principe leur premier défenseur ? Trois jours après la sortie du magazine, nous n’en doutons toujours pas !

Le CRAP-Cahiers pédagogiques

Pour aller plus loin :

Revue de presse du dimanche 14 novembre 2021 des Cahiers pédagogiques
Est-ce que j’ai une gueule d’endoctrineur ? note de blog de Philippe Watrelot


Sur notre librairie :

Je suis un pédagogiste – Gommer les clichés, construire une meilleure école

Philippe Watrelot, ESF-Sciences humaines, 2021

Le monde de l’éducation a vu surgir un nouveau mot : « pédagogiste ». Vous avez dit pédagogistes ?! Les pédagogistes seraient ces enseignants jargonnants qui parlent de « référentiel bondissant » pour ballon, ces enseignants laxistes qui en oublient l’exigence pour le ludique, ces enseignants hors-sol qui s’appuient sur des théories fumeuses. Ils auraient pris le pouvoir dans l’Éducation nationale et contribueraient à détruire le service public d’éducation. Rien que ça !

Au départ destiné à dévaloriser, ce terme péjoratif est révélateur des tensions qui traversent le débat sur l’école.

Cet ouvrage est un appel aux décideurs pour repenser un service public plus innovant et une école plus juste. Un manifeste dans lequel Philippe Watrelot formule des propositions concrètes pour une meilleure école qui réussit aux élèves et aux enseignants.

N°562 – Profs : exécutants ou concepteurs ?

Dossier coordonné par Sabine Coste et Nicole Priou

Comment les enseignants, individuellement et collectivement, interprètent-ils des textes officiels apparemment intrusifs de manière à stimuler leur créativité ? Comment s’approprient-ils des situations matérielles, organisationnelles, sociales fortement contraignantes ?

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