Des élèves professeurs ?

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Un autre façon de diversifier consiste à répartir le travail entre élèves, puis à mettre en commun. Chacun progresse en partageant avec d’autres le résultat de ses recherches. Un mode de travail qui joue sur une implication forte des élèves, moteur d’apprentissages.

« Vous parlez trop. », c’est ce que m’ont dit des professeurs allemands d’un collège avec qui nous avons eu un échange et qui assistaient à un de mes cours. Et pourtant, je leur avais proposé un cours où les élèves travaillaient en groupe, en partie en autonomie. Ce n’était pas assez, manifestement, pour eux !

Depuis mes débuts dans le métier, j’ai beaucoup expérimenté pour créer des cours en autonomie. Les échanges avec les collègues allemands m’ont beaucoup appris, car leur collège est à la pointe de la mise en place du SOL (SelbstOrientiertes Lernen, qu’on peut traduire par autoapprentissage). Je me suis aussi appuyé sur ce que font les professeurs des écoles en adaptant certaines pratiques du primaire au collège.

Ainsi, j’avais construit un cours sur l’Italie et le Royaume-Uni où les élèves devaient se répartir une première fois en groupes de trois, pour choisir chacun un thème : la population, les régions économiques, les relations avec l’Europe. Chaque élève travaillait ensuite avec ceux qui avaient choisi le même thème, avant de revenir finalement dans son groupe de départ pour faire le cours aux autres. Je n’ai pas reproduit de suite ce genre d’activité, car cela me demandait beaucoup de travail et était chronophage en classe. Mais je sentais les élèves intéressés par ce nouveau travail et ils comprenaient l’intérêt d’être responsables de leur apprentissage et de celui des autres. Je n’avais pas eu à faire vraiment de discipline, car les élèves étaient assez motivés dans l’ensemble par l’enjeu.

Cette année, je me suis plongé dans la recherche d’informations sur la pédagogie innovante sur internet et dans les revues comme les Cahiers pédagogiques. J’ai découvert des pédagogues comme Célestin Freinet ou Philippe Meirieu. Au bout de dix ans d’ancienneté, on pourrait dire qu’il était temps ! Et surtout, je suis tombé sur des articles sur l’enseignement coopératif. Je pouvais alors mettre un nom sur mes expérimentations.

J’ai trouvé diverses informations sur la pédagogie coopérative, sur ses fondements et ses intérêts, mais pas d’exercices ou de cours. Avec des collègues, je me suis donc appuyé sur ce que je savais faire pour construire des séquences coopératives. L’idée principale est que les élèves construisent le cours, pour en présenter une partie à leurs camarades. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. Les élèves sont doublement motivés, car ils construisent leur apprentissage et sont aussi responsables de celui des autres.

Pour tous les sujets à travailler, la démarche est la même : dégager des thèmes que les élèves peuvent se répartir. Pour l’étude des pays émergents, des groupes ont travaillé sur la Chine, d’autres sur le Brésil, d’autres sur l’Inde. Chaque groupe a un dossier à compléter. Pour l’étude des États-Unis, quatre lieux de puissance (New York, le Pentagone, la Silicon Valley et Hollywood) correspondaient à quatre groupes de travail.

Dans les premiers temps, nous demandions surtout de la recherche d’informations. Suite à une rencontre avec un IPR (inspecteur pédagogique régional) d’histoire-géographie, nous insistons davantage sur la construction en commun de la trace écrite. C’est un plus, car les élèves se sont vraiment impliqués dans la rédaction et je les ai trouvés encore plus motivés que pour la recherche d’informations.

Nous avons essayé différentes modalités pour le compte rendu en classe entière. Pour la séquence sur Tokyo, les élèves avaient à leur disposition des fiches de correction sur le bureau du professeur. Ils pouvaient les consulter dès qu’ils avaient fini leur recherche et les expliquer à leurs camarades de groupe. Cette correction les a un peu perturbés, car il n’y avait pas eu un seul moment commun dans cette séquence. Du coup, nous avons plutôt opté pour une correction commune. Les élèves qui ont travaillé sur un sujet particulier passent au tableau, et les autres se mettent en arc de cercle pour écouter. Ils expliquent d’abord leur travail, puis dictent une trace écrite.

Dans ces activités, le rôle du professeur est d’expliquer les objectifs et de donner les consignes. Ensuite, je me mets en retrait pour encourager, aider les groupes, les remotiver si besoin. Par moments, je me mets à la porte de la classe, presque en dehors, pour les observer échanger, travailler ensemble sur un même objectif avec un certain enthousiasme. Je fais attention à ce que les élèves plus faibles ou moins actifs soient intégrés à l’échange. J’interviens au moment de la correction pour préciser certains points, en simplifier d’autres. Les élèves restent attachés à une présence, même minimale, du professeur, cela les rassure.

La plupart des élèves disent apprécier le travail coopératif : travailler ensemble, s’entraider et partager avec leurs camarades. Les réponses sont de qualité, les traces écrites rédigées en groupe très intéressantes. Une petite minorité, plus réservée, préfère que ce soit le professeur qui fasse le cours, ou bien n’aime pas être active ou travailler en groupe. Mais aucun n’a refusé de faire le travail. En tout cas, les séances basées sur l’enseignement coopératif ont été bien accueillies. L’ambiance de travail est bonne et les résultats aussi.

Pour nous enseignants, le bilan est très positif. La préparation de ce type de cours est plus intéressante qu’une leçon plus classique, même si cela demande plus de temps. Il faut trouver le bon équilibre entre les différents dossiers et éviter les trop grands écarts de fin de travail. Il permet, dans une classe chargée, d’individualiser le suivi des élèves, car le professeur peut intervenir pour approfondir une question ou aider un groupe qui connait des difficultés. Les élèves acquièrent de l’autonomie, se responsabilisent, se préparent à la vie professionnelle, au travail en collaboration avec des collègues dans une entreprise.

Pour que ces cours gardent de leur intérêt, il faut à mon avis alterner avec d’autres types de pédagogie, cours en autonomie simple, cours magistral qui s’appuie souvent sur le vidéoprojecteur. Mais incontestablement, l’enseignement coopératif est un succès.

Yacine Fletcher
Professeur d’histoire et géographie
Texte paru dans le n°505, Mieux apprendre par la coopération, mai 2013

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