De quelle IA parle-t-on ?

Publié le Lecture : 7 min Par Julie Higounet

Une du numéro 606, « Faire classe à l’ère de l’IA »

Travailler avec une intelligence artificielle suppose de connaitre les différents enjeux de son utilisation, tant pédagogiques et éducatifs qu’écologiques. Faisons le tour des différentes IA qui s’offrent aux enseignants pour choisir en connaissance de cause.
Les IA ultragénéralistes

Les outils dits ultragénéralistes comme ChatGPT, Copilot, Mistral, Claude ou Gemini reposent sur des modèles d’IA entrainés sur des volumes massifs de données. Leur force réside dans leur polyvalence : écrire, reformuler, expliquer, traduire, coder, raisonner, dialoguer. Autrement dit de la recette d’une soupe à la conception d’une séquence pédagogique en passant par l’organisation d’un weekend en Ardèche, on peut tout lui demander.

Ces outils sont souvent présentés comme gratuits, du moins dans leurs versions d’entrée. Cette gratuité est cependant trompeuse. Elle repose sur des modèles économiques fondés sur la captation de données, la fidélisation des usages, ou l’incitation progressive vers des versions payantes plus performantes. À l’école, cela pose une première question éthique : former des élèves à des outils dont l’accès complet est conditionné à un abonnement revient à normaliser des inégalités d’usage et à familiariser très tôt les élèves à des logiques de dépendance commerciale.

Sur le plan pédagogique, ces IA offrent un potentiel d’assistance. Elles peuvent aider à expliciter une consigne, proposer des pistes de réflexion, soutenir l’écriture ou la compréhension. Mais la base de données interrogée est tellement large que les réponses s’accompagnent d’un flou pédagogique et didactique : sans cadrage précis, l’outil peut répondre de manière erronée. La base de données interrogées n’étant pas toujours indiquée à l’usager, les erreurs peuvent être fréquentes. En particulier pour les enseignants de lettres, la machine ne disposant pas des ouvrages, elle prend en compte des pages web dans lesquelles l’œuvre est mentionnée sans identifier pour autant la véracité des informations trouvées.

Les IA contextualisables

À côté de ces IA généralistes émergent des outils que l’on peut qualifier de contextualisables, comme NotebookLM. Leur principe est différent : l’IA ne travaille qu’à partir d’un corpus choisi par l’utilisateur : textes, documents, vidéos, sources explicitement fournies.

Sur le plan pédagogique, ce changement est majeur. L’enseignant ou l’élève ne délègue plus la recherche à une IA supposée « tout savoir », mais organise un cadre de travail : sélectionner des sources, les confronter, les interroger. L’outil devient alors un assistant de lecture, de synthèse ou de mise en relation, et non un producteur autonome de contenus.

Ces outils proposent souvent une gratuité partielle, avec des limitations de volume, de fonctionnalités ou de performances. Cette gratuité encadrée peut être vue comme une opportunité pédagogique : elle incite à un usage plus réfléchi, plus parcimonieux, moins compulsif. Elle rend visible le fait que l’IA n’est pas une ressource infinie, mais un outil à mobiliser à bon escient.

Moins de bruit informationnel, moins de sollicitations inutiles, plus de sens donné aux tâches et surtout diminution notable des biais et des hallucinations : ces outils invitent à repenser la recherche scolaire non comme une quête de réponses immédiates, mais comme un travail sur les sources, les points de vue et la construction du savoir.

Les IA dédiées et fermées

Une troisième catégorie regroupe les IA dites dédiées ou fermées, comme les chatbots pédagogiques, tels que Chatbac, PhiloGPT, ou des plateformes telles que MagicSchool. Ces outils sont conçus pour des usages précis : générer des exercices, proposer des différenciations, reformuler des consignes, accompagner l’évaluation.

Leur modèle économique est généralement clair et assumé : ces outils sont le plus souvent payants, via des abonnements individuels ou institutionnels. Cette absence de gratuité peut paradoxalement constituer un gage de lisibilité et de responsabilité : l’outil n’est pas financé par la captation massive de données, mais par un achat explicite, discuté et arbitrable à l’échelle d’un établissement ou d’un réseau.

Sur le plan pédagogique, leur force réside dans leur intention didactique explicite. Les usages sont cadrés, les fonctions limitées, ce qui réduit les risques de dérive. Ils peuvent représenter un gain de temps réel pour les enseignants, notamment dans la préparation ou l’adaptation des supports.

Cela ne signifie pas pour autant qu’elles soient neutres. Elles embarquent des choix pédagogiques implicites, une certaine vision de l’enseignement et de l’évaluation. Mais leur sobriété relative doit nous inviter malgré tout à conserver une vigilance critique sur les réponses proposées, puisque la base de données fermée n’est pas établie par l’enseignant.

apprendre à choisir

Cette typologie permet de déplacer la question de l’IA à l’école. Il ne s’agit plus seulement de se demander si l’on utilise l’IA, mais laquelle, pourquoi, dans quel cadre. Toutes les IA ne se valent pas. Penser une écologie pédagogique des usages de l’IA, c’est accepter de faire des choix situés, contextualisés, parfois sobres, parfois ambitieux mais toujours réfléchis. À l’école, le choix d’une IA n’est jamais neutre. Il engage une certaine idée du savoir, du travail intellectuel et désormais, du monde matériel et d’une certaine éthique.

Julie Higounet
Fondatrice d’Edhuman, qui accompagne les enseignants et les établissements dans leur projet éducatif.

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