Quelle place pour la parole de l’élève ?

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Ce dossier ne porte pas spécifiquement sur l’apprentissage de la langue orale, par contraste avec celui de la langue écrite, ce que l’on appelle aujourd’hui la didactique de l’oral, travaillée aujourd’hui surtout en français. Nous ne négligeons pas l’écrit, essentiel notamment pour formuler précisément une pensée et laisser trace. Mais la prise de parole orale nous semble significative de la place et du rôle que l’on accorde à l’élève dans le système éducatif. Donne-t-on réellement la parole aux élèves, et la prennent-ils ? Les considère-t-on comme des « interlocuteurs valables » (Jacques Lévine) ? À voir le nombre d’articles reçus et ceux que nous avons dû refuser faute de place, la question semble importante pour les acteurs de l’éducation.

Nous avons donc interrogé la place et le statut de cette parole à l’école et de certaines de ses fonctions qui nous semblent essentielles, à cause de leurs enjeux formatifs. Nous en avons notamment retenu trois parmi d’autres :

  • l’enjeu identitaire : les linguistes considèrent que la parole est la modalité par laquelle un sujet s’approprie une langue, et investit subjectivement le langage. Elle contribue fortement à la construction d’une identité personnelle et collective, comme moyen d’individuation et de socialisation. Il s’agit ici d’être considéré comme un sujet parlant et pensant, « quelqu’un qui n’est pas quiconque » (Lacan), qui a le droit de s’exprimer, d’être écouté et entendu, et qui par sa parole se subjective individuellement et socialement ;
  • l’enjeu réflexif : la parole, à travers et par la langue, est dans sa dimension sociale un moyen très riche chez les humains pour communiquer avec ses semblables. Mais elle n’est pas seulement communicationnelle, elle n’est pas seulement utilitaire : c’est l’outil par excellence de la réflexion. Nous pensons dans et par la langue. C’est la parole pour penser, questionner, problématiser, conceptualiser, argumenter, etc., notamment dans les différentes disciplines. Cet usage réflexif de la langue soutient l’élaboration d’une pensée personnelle, l’apprentissage de connaissances, et permet aussi, par la verbalisation de nos actions, la conscientisation de nos activités (métacognition) ;
  • l’enjeu citoyen : la démocratie fonde sa légitimité sur la voix de chacun et de tous, elle valorise la prise de parole, témoin de la liberté d’expression et de la pluralité des opinions. La parole est une force, elle exerce une influence. C’est la parole de l’intervention dans l’espace public de discussion pour exprimer et défendre ses idées. C’est celle aussi, plus collective qu’individuelle, mandatée, de la représentation démocratique dans des institutions officielles (délégués au conseil de classe, conseils de vie collégienne et lycéenne, etc.), ou pédagogiquement ad hoc (Quoi de neuf ?, conseil coopératif, etc.) pour échanger, réguler débattre et décider.

Tels sont les trois axes du dossier que nous avons choisis, car la parole s’y révèle formatrice : pour façonner sa personnalité, pour étayer sa pensée, pour incarner et témoigner de ses appartenances collectives, etc. Il s’agissait de montrer des exemples significatifs où cette parole est prise au sérieux.

Nous tenions enfin à laisser entendre, notamment dans des encadrés tout au long du dossier, cette parole des élèves, qu’elle soit directe ou rapportée. Ce ne fut pas simple, car il a fallu volontairement raccourcir la parole des adultes.

Bastien Sueur
Professeur de philosophie au Lycée de la Nouvelle Chance (Cergy) et délégué général de la Fespi

Michel Tozzi
Professeur honoraire en sciences de l’éducation, université Paul-Valéry, Montpellier

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