L’éducation à la santé, un art de vivre ?

Comme l’histoire, la philosophie aide à interroger les évidences d’une « éducation à… » qui touche à des fondamentaux de notre humanité.
L’éducation à la santé — qui relève d’abord du monde du privé et de l’intime — est loin de faire consensus. Elle renvoie pourtant aux compétences psychosociales et à la compréhension d’autrui et de soi, donc à des formes d’intelligence qui devraient être considérées comme essentielles.
Si on ne la réduit ni à la prévention ou à la sécurité, ni à la promotion du bienêtre individuel et social, elle s’inscrit dans « le souci de soi 1». Prendre soin du corps que l’on est (et non du corps que l’on croit avoir), se soucier de sa vie, avoir cure de son existence ne devrait être anodin pour personne. On pourrait même penser qu’il s’agit là des seules choses qui devraient importer. On pourrait même ajouter qu’être, exister sont bien les seules nécessités qui portent, emportent, ou déportent, s’il est vrai que nous sommes mortels et que le sens de notre vie dépend de la compréhension que nous avons de notre existence.
Se préoccuper de sa santé revient en réalité, on l’aura compris, à commencer à philosopher. L’éducation à la santé se doit de ne pas ressembler à un double de la médecine, qui restera l’art de prévenir et de soigner les maladies. La médecine, science qui a pour objet la préservation, le rétablissement et l’amélioration de la santé, repose sur une triple norme d’équilibre, d’efficacité et sur un idéal d’intégration. Si l’éducation à la santé se bornait, comme le stipulent les programmes de l’Éducation nationale qui définissent son champ d’action, à l’apprentissage de ces trois normes, elle n’aurait qu’une vertu purgative ou morale qui, immanquablement, conduirait les élèves, et surtout les adolescents qui nous sont confiés, à enfreindre ses conseils, et à expérimenter tout ce qui peut les rendre malades ou dépendants. Ce que d’ailleurs ils ne se privent pas de faire.
Expliquer que nous ne sommes pas des moutons, que si le troupeau s’abreuve d’apéros géants, de troisièmes mi-temps arrosées de Guinness, que si la fête implique obligatoirement l’alcoolisation, nous n’avons pas à nous conformer à ces dictats, qui sont une des caractéristiques de l’instinct grégaire ; l’éducation à la santé se doit de nous l’apprendre. Elle se doit aussi d’opposer à une hygiène de la calorie et de l’énergie (qui permet de mieux travailler et de reconstituer une force de travail pour mieux servir de machine au capital et à ses nombreuses bulles financières) une généalogie de la force, du conatus, de la persévérance dans l’être, de la « puissance ».
À côté de ce qu’impliquent la biopolitique de la société de consommation, la modération de la société de contrôle, où nous nous baignons toujours dans le même fleuve de la mort à crédit, une santé dégagée de sa servitude organique ou sociale peut être réhabilitée par l’éducation à la santé. La mort n’est omniprésente, le corps menacé par l’attente, l’usure, la prévision, que pour ceux qui croient à une santé triste, dépendante des caprices du destin, des probabilités de la masse, de la liberté du choix et de la volonté.