Adieu Edgar !

Publié le Lecture : 9 min Par Jean-Michel Zakhartchouk

Edgar Morin, par Fronteiras do Pensamento, 2011.

Edgar Morin était une source d’inspiration pour les pédagogues, pour ceux et celles qui veulent repenser l’école afin qu’elle enseigne autrement, en reliant les savoirs et les disciplines et en définissant de nouveaux thèmes fondamentaux. Nous lui rendons hommage en rappelant deux contributions marquantes pour les Cahiers pédagogiques.

Edgar Morin s’est éteint, après avoir franchi le cap des cent ans, ce qui fait d’ailleurs qu’il était un des derniers acteurs de la Résistance encore vivant, engagé courageusement tout jeune homme dans une des plus belles pages de notre Histoire.

Il ne s’agit pas ici de faire l’hagiographie de quelqu’un qui se voulait ennemi du dogmatisme et dont il est nécessaire sans doute de discuter l’œuvre, que ce soient ses nombreux ouvrages théoriques, ses études de terrain ou ses prises de position diverses, notamment dans les médias. Articles et hommages ne manquent pas depuis sa disparition ! Ce que je voudrais plutôt, c’est évoquer les occasions qu’il a eues de montrer sa considération pour le travail des pédagogues, et notamment des Cahiers pédagogiques.

Il nous a ainsi fait l’honneur d’ouvrir, à Lyon, un colloque mémorable célébrant les 50 ans de la revue, en 1995. On peut retrouver son intervention ici.

La métamorphose du maitre

Souvenir personnel d’un orateur démarrant lentement sa conférence, puis s’animant et terminant avec une vigueur enthousiasmante par cette conclusion qui résonne fort aujourd’hui, en ces temps de marasme et de tentation du découragement :

« Platon disait que le maitre doit avoir de l’éros, pas de l’érotisme forcément, mais de l’éros pour ce qu’il enseigne et pour ceux qu’il enseigne. Mais la passion n’est pas dans les programmes ! Il faut donc réveiller en nous cet éros qui sommeille, mais qui, dans la fonctionnarisation, roupille.

Le réveil de l’éros est inséparable de la mission laïque liée à une réforme de civilisation. C’est cela qui peut permettre de retrouver une foi laïque, une espérance. Non pas une foi aveugle, mais quelque chose à quoi on adhère profondément.

Et ce changement nécessaire doit être une métamorphose. Je propose ici une métaphore. Inspirons-nous de la métamorphose de la chenille en papillon. La chenille s’enferme dans une chrysalide. Son système immunologique, qui d’habitude la protège des ennemis extérieurs, va se retourner contre elle et elle va commencer par s’autodétruire et se digérer. Mais son système nerveux reste intact. Et c’est en lui que demeure son identité dans la métamorphose. Elle devient une autre qui reste la même. L’autre soi-même.

Et de même que la chenille possède dans ses gènes de quoi opérer cette transformation incroyable, les enseignants possèdent en eux le patrimoine génétique et culturel pour opérer la métamorphose du maitre.

Alors, que la chrysalide se déchire et qu’elle accepte que s’envole le papillon. »

Par ailleurs, Edgar Morin a répondu présent lorsque, sollicité, il a signé une pétition pour le maintien des TPE (travaux personnels encadrés) mis en cause par le ministre de l’Éducation François Fillon (TPE dont Edgar Morin était un peu l’un des pères fondateurs lorsqu’il travailla avec Philippe Meirieu à des propositions de réforme des lycées) et plus récemment, en 2020, lorsqu’il a fallu soutenir notre revue en proie à des difficultés financières (voir ici).

Croiser les disciplines

Edgar Morin a participé à un dossier dont le thème lui a toujours été cher : l’interdisciplinarité. Il en proposait une lecture finale dans un article titré « Une collaboration qui éclaire » :

« Le point de départ de ces articles, c’est la nécessité de l’interdisciplinarité, c’est-à-dire de la communication entre les enseignants sur des objets communs que chacun peut éclairer différemment afin d’arriver à un point de vue multidimensionnel, voire complexe, de l’objet. […]

Je pense qu’on peut effectivement partir d’objets qui, une fois contextualisés, font appel nécessairement à de multiples disciplines, parce que la grande lacune de la connaissance disciplinaire, c’est qu’elle découpe arbitrairement les connexions entre les différents objets de connaissance et qu’elle tend à clore l’objet de connaissance hors de son contexte, qu’il soit social, écologique ou historique. Donc cette collaboration interdisciplinaire me semble utile.

Cela dit, ma démarche personnelle est inverse : au lieu de partir de l’utilité de l’interdisciplinarité, je pars de thèmes fondamentaux et globaux qui ne sont pas enseignés et qui nécessitent la reliance de savoirs disciplinaires. Ce sont les sept thèmes fondamentaux qui sont développés dans mon livre Les sept savoirs.

Je parle tout d’abord de la connaissance comme source d’erreur ou d’illusion : toute connaissance, depuis la perceptive jusqu’à la théorique, nécessite traduction et reconstruction par l’esprit, par le cerveau. Ainsi, la perception est source fréquente d’erreur, perturbée par l’émotion ou l’égocentrisme : les témoins d’un accident ont des perceptions différentes, voire contradictoires.

La communication d’une information subit toujours le risque d’erreur, comme l’a montré la théorie de la communication de Shannon et Weaver. Les idées et idéologies qui naissent dans nos esprits prennent une réalité qui nous domine et nous commande, comme les dieux qui exigent de nous obéissance et sacrifice, y compris de nos vies. Innombrables sont les erreurs, dans le diagnostic et la décision, personnels, professionnels, médicaux, politiques. Je pense donc qu’il faut enseigner dès le primaire les difficultés et risques de la connaissance.

Je développe de la même manière d’autres thèmes : la compréhension humaine, qui commence à la famille, continue à l’école, se poursuit dans le métier, et sévit entre les peuples en devenant l’incompréhension entre les peuples ; notre identité, ou notre condition humaine, qui n’est nulle part enseignée.

C’est une question capitale et la connaitre nécessite de faire appel aux sciences humaines, biologiques, physiques, à la nature physicochimique des molécules de nos cellules, molécules composées d’atomes, eux-mêmes constitués de particules dont l’origine se trouve très certainement à l’origine de l’univers. C’est aussi la meilleure façon de faire comprendre notre relation à la nature, qui est complexe puisque nous sommes à la fois des animaux, primates, mammifères, et que nous différons de tous les autres animaux par notre esprit, notre conscience, notre langage et notre culture.

Je vous invite à vous référer aux autres thèmes des sept savoirs. Il serait pour moi nécessaire d’introduire ces thèmes dans le socle commun et dans les programmes. »

Plus d’une fois, Edgar Morin a inspiré des contributeurs des Cahiers pédagogiques. On a pu notamment citer son rapport Unesco de 1999 « Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur ».

Mais sa pensée de la complexité, souvent invoquée, est-elle-même… complexe et a pu être caricaturée ou simplifiée (un comble !). Et plus que jamais, nous avons besoin de penser cette complexité, loin de toute doxa. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Jean-Michel Zakhartchouk

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