À Malika

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C’est un bout de l’expérience de l’année qui vient de s’écouler que je vais décrire. Une expérience de classe qui a changé mon regard sur ce que je croyais maitriser, en avançant sur un chemin relativement linéaire. La certitude sur laquelle je me reposais, c’est que l’un des critères de réussite du conseil d’élèves, c’était que je pouvais ne plus y être. Quand les élèves pouvaient se saisir avec sérieux des règles de fonctionnement du conseil et, grâce à elles, parler, se parler, échanger leurs désaccords, décider et expérimenter leur pouvoir sur leur lieu de vie qu’est la classe. Je m’asseyais dans un coin, au fond de la pièce, parfois je pouvais ne plus être là, dans la pièce à côté seulement. J’étais fière, d’eux et surtout de moi, soyons honnête !

Cette année a fait rupture. C’est une classe de CM2, dans un quartier de centre-ville encore un peu mixé socialement, mais en voie de gentrification. Cette classe de CM2 est précédée d’une réputation formidable, vingt-quatre élèves sympathiques, solidaires, autonomes, avec un bon esprit, une classe de rêve. Il y a cependant cinq élèves qui arrivent d’ailleurs, mais le groupe classe est tellement cohérent et solide ! Comme d’habitude, j’installe les institutions, encadrées par leurs règles et leur régularité, les maitres mots et leur dispositif. Le conseil, le « quelque chose à dire » du matin, la discussion philo, les ceintures, etc. Sauf que deux élèves ne vont pas trouver leur place dans la classe. Je ne vais parler que de Malika. Un jour, dans mon bureau, Malika s’est effondrée, suffocant sous ses larmes : « Frédéric, lui, tout le monde l’accepte comme il est, moi je suis rejetée, je ne vais pas changer quand même ! Je ne suis pas comme il faut ? Pourquoi on ne m’accepte pas comme je suis ? »

Malika parle

Malika arrive dans le quartier, où ses parents commencent à tenir un emploi de concierges. Elle a envie de faire partie de l’histoire, elle parle au « quelque chose à dire », raconte le quotidien, les scènes de famille, les jeux avec ses copines, les frasques des uns et des autres. Quand elle dit « la sœur à ma copine », j’entends murmurer ici et là « de ma copine ». Elle parle, elle parle, et prend tout son temps, personne ne réagit, elle fait ça souvent et les regards en disent long de la lassitude et de l’ennui. Tous les élèves respectent la règle, regardent et écoutent, ne se moquent pas, mais ils bâillent, ils lèvent les yeux au ciel, se lancent quelques regards connivents, ne disent rien. Ils sont polis. De toute l’année, personne n’a jamais soulevé la question du temps de parole au conseil, ne s’est offusqué ou révolté. Comme s’il fallait, en gosses bien élevés et condescendants, supporter Malika sans rien dire, on avait bien compris qu’elle ne venait pas du même milieu, il n’y avait qu’à accepter, c’est l’incontournable droit à la différence, instance morale bien enregistrée.

Curieusement, au troisième trimestre, plusieurs autres élèves ont fait de même : confisquer les dix minutes pour eux seuls. Parmi eux, celle qui corrigeait systématiquement les « sœur à ma mère » de Malika, et l’autre qui portait haut et fort le « car » en lieu du « parce que ». Ce n’est qu’à la fin de l’année, quand Sonia prit deux « quelque chose à dire » pour elle toute seule, en respectant parfaitement les décisions du conseil, que s’est exprimée, hors conseil, la déception de voir qu’un seul pouvait confisquer la parole des autres.

Au conseil, Malika intervient, critique, parle et se défend. Elle est souvent isolée, tente de parler d’elle, de sa difficulté à se faire entendre dans la cour, de son respect scrupuleux des règles et des décisions du conseil, de son étonnement quand l’entente tacite des autres enfants est plus forte que ce qui est décidé en conseil. Le contournement des décisions du conseil se fait dans la cour, nous sommes tous d’accord, on a voté, alors on change la décision. Entre gens de bien, on s’arrange. Quelque chose qui ressemble à ces comportements de groupes dominants qui arrangent la loi à leur convenance, dans une totale bonne conscience de savoir ce qui est bien.

Puis Malika se tait

Malika n’a pas les mots comme les autres, elle n’est pas écoutée comme les autres, peut-être un peu trop agressive. Intervention d’un sage : « Bon, on va pas passer tout le conseil sur une histoire un peu ridicule quand même, dites-vous pardon et on passe à autre chose. » Sauf que c’est du changement des décisions du conseil dont parle Malika. Au conseil, il avait été décidé que le ballon serait dévolu au foot les mardis, et que le mercredi, ce serait pour les filles. Sauf que le mercredi, les filles ne jouaient pas au ballon. Deux semaines plus tard, dans la cour, il a été décidé à la majorité, que ce serait foot de nouveau. Malika trouvait cela anormal que la décision du conseil ne soit pas respectée. C’est pourtant une règle de la classe : « Je respecte les décisions du conseil. » Mais elle est minoritaire, elle bataille, le ton est vindicatif, le registre de langue n’est pas le bon, il y a de la passion dans sa parole, de la colère et de l’incompréhension aussi. Elle a tout le monde contre elle, paroles de sages et de raisonnables. Reda : « Faut que tu te calmes, parce que là, tu es dans une fureur ! » Alors, de plus en plus, elle se tait.

Le bon langage

Sa mère avait dit, en réunion de parents, à quel point le conseil était un moment difficile pour sa fille. Je n’avais pas bien mesuré la force de la conformité du groupe, de ce que l’école avait validé comme étant « la bonne attitude ». Je donnais trop de pouvoir à la parole ou pas assez. Je suis rentrée dans le conseil, j’ai repris une place d’adulte régulateur. Pour épauler Malika, sans me montrer non plus partisane. Me revenait cette question, « qui a le pouvoir ? », interrogation silencieuse mentionnée dans le livre fondateur de Fernand Oury et Aïda Vasquez, Qui c’est l’conseil ?. Qui a le pouvoir, donc ? Le laisser au conseil et l’abandonner à la majorité démocratique de ceux qui ont la bonne parole, le bon langage, ou en reprendre une part, quelle part ? Pour en faire quoi ? Est-ce que disparaitre, ou presque, pendant le conseil, fut, à une époque, nécessaire pour que le maitre ne soit plus vertical ? Au maitre, sans doute, de recréer, par sa place d’adulte, l’espace de liberté et d’expression pour tous sans jugement social, jugement que les enfants ont intériorisé grâce à ce droit à la différence qui les oblige à se taire et à accepter. L’enjeu devient un enjeu social de tout premier plan, sortir du bon langage pour entendre la parole, puis apprendre à user de la langue avec toutes ses variantes, ses accents, ses mots et expressions, efficacement. Ce qui s’est passé, c’est que ces enfants de dix ans, grandis dans la tranquille certitude d’être bons, gentils, bien élevés, se savent avoir le bon regard sur le monde, et posséder ce bon langage qui leur garantit l’écoute bienveillante des adultes.

Je prendrai donc ma place dans le conseil, je modifierai le « quelque chose à dire », je serai garde-fou moi aussi. Changer les hiérarchies de valeurs, installées et valorisées depuis le début de la scolarité de ces enfants, ce n’est pas spontané. Trouver un moyen pour rétablir l’égalité du regard, complexifier le rapport à la langue, apprendre sa richesse et son fonctionnement en l’observant, sortir du jugement et du bon langage, intervenir plus clairement, trouver un endroit où le rapport de classe puisse être senti, abordé, éclairci.

Catherine Hollard
Professeure des écoles, école André-Philip, Lyon 3

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