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La réforme des collèges : nouveaux enjeux et perspectives inédites

Michel Develay

29 mai 2015

Interdisciplinarité, autonomie, programmes, travail en équipe… Ce qui est en jeu dans la réforme du collège, c’est une évolution – et même «  une mutation culturelle  » - du métier enseignant vers une professionnalité assurément créative et responsable.


L’enseignant exerce une des plus nécessaires fonctions dans la société : transmettre le capital culturel cognitif, émotionnel et symbolique qui permet à celle-ci de se perpétuer et en même temps de se transformer. Ainsi, un enseignant n’est pas seulement un spécialiste d’une discipline, pas seulement un spécialiste de l’enseignement d’une discipline [1] au service des apprentissages dans cette discipline. C’est un spécialiste de l’enseignement-apprentissage de cette discipline pour étendre la cohésion sociale. Dit autrement, l’enseignant est un spécialiste du rapport à la loi à travers le rapport au savoir [2].

Cette double fonction à assumer n’est pas toujours prise en compte (euphémisme ?) dans les concours de recrutement, voire dans la formation. Et le métier, peu explicite sur les finalités attendues, ballotté par des discoureurs du tout et du rien – se considérant, parce que parents ou grand parents à même de discourir sur l’enseignement au service de l’éducation –, fréquemment confisqué par des associations de spécialistes, des syndicats – les uns et les autres soucieux d’abord de figer le présent avant de penser les lendemains –, traversé ainsi par beaucoup d’incertitudes externes mais tout autant internes à chaque enseignant, est finalement exercé par des intellectuels peu conscients de l’être et qui collectivement se comportent comme des agents d’application de directives sur lesquelles ils n’ont pas de prise, pensent-ils.

La réforme des collèges conduit, si on le veut bien, à reconsidérer cette culture de l’inertie dans l’institution et à participer à une nouvelle professionnalité enseignante, davantage arcboutée sur la dimension conception. L’autonomie est une des caractéristiques de cette réforme (20 % du temps est à l’initiative des enseignants) ; une autonomie responsabilisante, chaque professeur étant conscient de ses obligations. Le technicien doit redevenir ce qu’il est : un inventeur.

Quelles réactions observe-t-on face à cette nouvelle posture en gestation ?

D’abord des réactions de rejets essentiellement à propos des contenus. Elles proviennent principalement de courants politiques d’opposition et tout autant de syndicats enseignants. Le motif invoqué par ces derniers : la fin de l’égalité dans les établissements dès lors que des contenus différents pourraient être enseignés. Comme si, d’une part, il n’en était pas déjà ainsi aujourd’hui : les enseignants face au même programme ne consacrent pas la même durée, n’insistent pas également sur les mêmes parties de programmes. Comme si, d’autre part, on ne faisait pas confiance aux enseignants, abordant à travers des problématiques différentes une même discipline, ne recherchaient pas à en décortiquer les contenus et les méthodes pour en faire exister les éléments clés structurant la dite discipline. L’égalité, pour ces zélateurs des programmes d’hier, est synonyme d’identicité.

Curieuse conception de l’égalité. L’égalité n’exclut en aucune manière la différence, elle l’intègre même, car au delà de ce qui distingue existe ce qui réunit. Il est possible d’aborder la période des Lumières à travers une étude de «  La société du XVIIe siècle, comme précurseur des Lumières  » ou à travers «  les Lumières et le triomphe de la bourgeoisie sur la noblesse et le clergé  » ou «  les Lumières, un mouvement culturel, philosophique, littéraire et intellectuel  » ou à travers «  les Lumières et leur développement en Europe  » ou à travers «  Spinoza, Locke, Bayle et Newton, précurseurs des Lumières  ». A travers ces différentes problématiques, les mêmes idées émergeront, centrées par exemple autour des Lumières comme un engagement contre les oppressions religieuses et politiques, en opposition à l’irrationnel, à l’arbitraire, à l’obscurantisme et le renouvellement auquel elles ont conduit du côté du savoir, de l’éthique et même de l’esthétique de leur temps. Faisons confiance aux enseignants et à leur capacité à penser le même à travers le différent.

On observe un second mouvement de rejet à la réforme des collèges car les EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) seraient censés gommer la connaissance telle que certains la conceptualisent. Certes, les encyclopédies sont construites de manière disciplinaire. L’homme, dans sa quête de connaissance des autres, du monde et de lui-même ne peut par une seule question avoir réponse à toutes les interrogations qui sont les siennes. Et une discipline, c’est d’abord des questions qui lui sont propres, des méthodes pour y répondre et les résultats de ces méthodes (des faits, des notions, des lois, des théories) au sein d’un paradigme donné (le caractère d’intelligibilité de la discipline). En mathématiques on ne se pose pas les mêmes questions qu’en physique ou qu’en économie. Dans chacune de ces disciplines, les méthodes diffèrent et les contenus tout autant. L’école considère que les disciplines vont de soi. Il n’en est rien. Et si les enseignants ont le plus souvent fait un pas en direction de l’épistémologie de celle (celles) qu’ils enseignent, les élèves, non. Dans le meilleur des cas, ils construisent la forme des disciplines au fur et à mesure qu’ils avancent en scolarité.

Les détracteurs de la réforme du collège ont cette vision pré découpée de la connaissance. Ils ont raison, mais… les disciplines ne sont pas des entités figées qui n’existent qu’à l’école. Elles existent en dehors d’elle. Et le quotidien nous le rappelle si on prend la peine de pointer leur existence à travers les activités que nous conduisons, les questions que nous nous posons. Les disciplines scolaires sont enseignées pour elles-mêmes et pour les usages qu’elles permettent dans le quotidien de nos existences sociales. Le disciplinaire a un sens en lui-même. Mais il en a tout autant, sinon bien davantage, par l’interdisciplinaire qu’il permet. A ne pas l’accepter, on occulte le lien entre l’école et ses enseignements, la vie quotidienne et leurs usages. La dialectique du connaître et de l’agir trouve là toute son expression bien souvent ignorée.

Enseignants-poètes

On perçoit bien que la réforme du collège puisse constituer un repoussoir pour cette nouvelle professionnalité de l’enseignant à construire autour des idées d’autonomie, de responsabilisation, du disciplinaire et de l’interdisciplinaire. L’enseignant a tout à gagner à accepter cette transformation de son statut qui en fait un maître instruit (des contenus que les élèves ont à s’approprier), un praticien artisan réflexif (et donc créatif), un acteur social (conscient des enjeux anthropo-sociaux des pratiques qu’il impulse). Il est temps de se réveiller. La réforme du collège constitue un enjeu professionnel pour le milieu enseignant, un enjeu politique pour la conception de l’institution scolaire qu’elle promeut, un enjeu éthique pour la collégialité, enseignante et celle des élèves. La poésie est une salve contre l’habitude. Sortons des habitudes concernant la réforme du collège. La société a besoin de poètes. Les enseignants, toutes disciplines confondues peuvent le devenir.

Cette professionnalité à construire avec comme âme celle d’une autonomie responsabilisante se justifie au plan pédagogique. Au risque d’être traité de pédagogue, suprême injure dans la bouche de ceux qui pensent que l’attention aux savoirs et aux chemins de leur transmission varient en sens inverse (pour eux le savoir est à lui-même sa propre pédagogie, et la réflexion pédagogique le dénaturerait), la professionnalité de l’enseignant au collège se mesurera aussi à sa capacité de travailler avec ses collègues, avec les collègues d’autres disciplines, à développer des situations problématisantes nécessitant des aides didactiques et des évaluations à créer. L’enseignant à travers la réforme du collège : un artisan créateur davantage qu’un façonnier répétiteur. Un créateur de situations complexes tel un architecte attentif au budget de son client (ici, les acquis de ses élèves et leur potentialité), à ses besoins sinon ses désirs (ici, les manques et les envies à combler), et à l’environnement (le possible hic et nunc).

Cette professionnalité se justifie au plan d’un métier à faire évoluer, pour que soient attirés non pas tant des étudiants pré construits par des études qui bégaient un cours magistral, mais des hommes et des femmes intéressés à développer un travail en équipe. La dialectique entre des initiatives individuelles et des hardiesses collectives pour faire exister 20 % de l’horaire d’un enseignant pourrait attirer un public ayant le goût de l’équipe. L’enseignant à travers la réforme du collège : un bâtisseur passionné à faire exister dans son établissement une intelligence collective, celle là-même que réclame le vivre ensemble si souvent espéré par le politique. Presque tout ce que nous faisons dans nos classes est éphémère et vite oublié, y compris par nous-mêmes, alors qu’il est si gratifiant d’avoir fait quelque chose qui resterait inscrit dans la mémoire collective. Sans doute y a-t-il là une mutation culturelle du métier à faire savoir.

N’oublions pas enfin que le meilleur moyen de développer le potentiel des enseignants pour que la réforme réussisse nécessite de prévoir les voies d’un possible accompagnement. La nouvelle professionnalité des enseignants en gestation à travers la réforme des collèges a besoin d’être encouragée, soutenue par des aides formatives attentives à exemplifier des possibles, éclairer des parcours, illustrer les obstacles parfois rencontrés, dévoiler comment ils ont été surmontés. Sans doute serait-il nécessaire que le ministère après la réforme du collège se mette à parler des points d’appui formatifs pour cette réforme. C’est seulement à unir changements en termes de contenus, de procédures d’enseignement-apprentissage, d’évaluation des élèves d’une part, mais aussi procédures de formation diversifiées et de gouvernance synchrone d’autre part que cette réforme ne sera pas que programmatique, mais curriculaire. Toute l’année 2015-2016 peut permettre de penser pilotage, formation de formateurs, aides didactiques et pédagogiques. Le vent se lève, il faut partir.

Michel Develay
Professeur émérite des universités

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[1Ou plusieurs.

[2A travers et non en les juxtaposant.