Valeurs et finalités

Accomplissant l’espoir politique de la philosophie des Lumières, l’école de la République se doit – dans son principe – de remplir plusieurs missions centrales au cœur du fonctionnement de notre vie démocratique :
D’abord former des citoyens éclairés pour légitimer le suffrage universel : l’instruction obligatoire assure que chaque vote sera fait en fonction de la Raison – et non des pulsions – et au nom de « l’Intérêt Général ».
Elle se doit aussi de véhiculer les valeurs humanistes qui permettent de relier la communauté autour d’un même idéal (comme l’Égalite et la Fraternité) et créer ainsi un sentiment d’appartenance. Elle doit permettre la réalisation en acte de la laïcité (comme respect de la liberté de pensée, de croyance et de non-croyance). Enfin l’école a pour finalité de sélectionner le plus justement possible l’élite de la nation : ce n’est plus la naissance dans une classe sociale particulière – en principe…- qui détermine ceux/celles qui vont gouverner la Cité – comme sous l’Ancien Régime- mais le mérite via la réussite scolaire.
Bien sûr il s’agit ici de grandes missions politiques générales et la réalité est malheureusement souvent bien loin de cet idéal (notamment en ce qui concerne la reproduction des inégalités). Mais aucune démocratie républicaine ne peut exister sans l’adhésion à ces valeurs et tout enseignant se doit de poursuivre ces finalités avec à la fois ambition et humilité. « Faire partager les valeurs de la république » reste la première mission pour tous les enseignant(e)s de la Maternelle à l’Université.
Cette mission politique de l’école apparaît d’autant plus nécessaire aujourd’hui que nombreux sont les philosophes et sociologues qui nous alertent sur la tension particulièrement saillante entre les valeurs de l’institution scolaire – qui reste fondée sur l’idéal émancipateur des Lumières – et une société en crise(s) où la transmission de la culture ne va plus de soi : montées des fanatismes, des populismes, des fake-news, accélération du temps de nos existences, multiplications des réseaux d’informations. De plus, la transformation des systèmes éducatifs au niveau mondial ne répond pas à cet impératif démocratique, bien au contraire. La philosophe américaine Martha Nussbaum dénonce, dans Les émotions démocratiques, une crise sournoise de l’éducation qui se traduit par une transformation de fond des politiques de l’école : elles délaissent inexorablement les Humanités et la nécessité de former des citoyens critiques, et développent a contrario une vision techniciste des savoirs et des compétences au seul service de l’adaptation de l’individu à la vie sociale – et surtout à l’économie libérale et à ses valeurs de compétition et de rentabilité.
Méprisant les Humanités (perte de temps inutile et non rentable), les États ne produiront bientôt plus que des générations de techniciens efficaces, et non des citoyens véritablement éclairés – capables de penser par eux-mêmes, de déployer leur esprit crique au moment du vote – manipulables donc aux visions les plus manichéennes, incapables de prendre de la distance par rapport aux affects.
Alors comment faire pour résister ?
La laïcité en matière de morale impose de ne pas imposer les valeurs… tout en les transmettant ! C’est toute la problématique de la « proposition-imposition » des programmes d’Enseignement Moral et Civique : d’un côté il faut développer l’esprit critique des élèves et de l’autre les éduquer aux valeurs républicaines ? Que c’est complexe ! Envisager un enseignement véritablement laïque des valeurs doit inviter les enseignants et les élèves à oser des questionnements radicaux : « Faut-il toujours obéir aux lois? », « Y a-t-il des violences légitimes ? », « Faut-il être Charlie ? », « Toutes les différences sont-elles tolérables ? », etc.
Les expérimentations de pratique de la philosophie avec les enfants et adolescents en amont de la classe Terminale ont le mérite d’apporter une réponse pratique à cette tension. Elles proposent des dispositifs qui visent à discuter avec les élèves sur ces questions vives, délicates et complexes. Le déplacement de posture qu’elles exigent invite les enseignants à adopter une pédagogie de la question, à mettre les valeurs en jeu plutôt que de les réciter ou de les transmettre comme un contenu non problématisable. Il ne s’agit donc pas de renoncer à toute transmission des valeurs, mais de renoncer à « moraliser » les élèves par un discours descendant. Posture forcément déstabilisante, mais la pratique de la philosophie, et toute éducation à l’émancipation, ne l’est-elle pas forcément, puisque fondée sur le questionnement, la liberté et la parole de l’autre, la remise en doute des certitudes ?
Les discussions philosophiques avec les élèves développent des habiletés de pensée et des qualités humaines qui sont au cœur du projet scolaire, de ses valeurs et de ses finalités : l’esprit critique et la pensée complexe, la formation d’un sujet libre, mais aussi une éthique de la relation à soi et aux autres. Elles nous donnent le modèle de ce que devrait être l’école au quotidien : une école où se forgent l’exigence intellectuelle du questionnement, l’acceptation de sa vulnérabilité (accepter de douter, de ne pas savoir absolument), la construction de soi et une éthique de la relation à autrui. C’est ainsi toute une posture philosophique globale qu’il faut forger chez les enseignants et les élèves au quotidien dans la vie de la classe et de l’école. Un bel enjeu de formation en perspective …
POUR ALLER PLUS LOIN
Cahiers pédagogiques n° 513, « Quelle éducation laïque à la morale ? », mai 2014.
Olivier Blond-Rzewuski (dir.), Pourquoi et comment philosopher avec les enfants ?, Hatier, 2018.
Edwige Chirouter, Ateliers de philosophie à partir d’albums de jeunesse, Hachette Éducation, 2016.