Quinze faux amis
Après lecture des contributions de ce dossier, Patrick Picard revient sur les questions posées par l’usage d’un certain nombre de mots et de concepts, et en propose une lecture à partir de l’expérience qui est la sienne : une vingtaine d’années passées à concevoir et mettre en œuvre des formations et des ressources en direction d’enseignants, de formateurs ou de pilotes, notamment au centre Alain Savary de l’IFE (Institut français de l’éducation) dont il a été responsable de 2010 à 2018. Avec le but de nourrir des controverses à poursuivre.
On comprend aisément pourquoi ce mot envahit nombre de discours : c’est l’idée qu’au-delà de la prescription ou même des métiers, c’est au territoire, au groupe intermétiers d’apprendre les uns des autres pour développer la qualité, la confiance, la connaissance.
Mais à quelles conditions une réelle « apprenance » survient-elle ? Les recherches insistent sur la nécessité d’apprendre à comprendre les normes professionnelles des autres métiers (comprendre ce que l’autre pense vrai ou juste), en se décentrant de sa propre histoire, en creusant aux frontières du travail de chacun, en apprenant à observer ensemble les objets qui ne relèvent pas spécifiquement d’un métier, mais de la communauté tout entière (le travail personnel de l’élève, les perturbations diverses, la place des parents, le lien avec les partenaires, etc.).
Dans sa « boussole du pilotage », le Centre Alain-Savary (IFE) distingue quatre pôles en tension : orienter, rendre compte, opérationnaliser et comprendre.
Ce travail d’intercompréhension ne peut relever de l’initiative des seuls cadres. Quelles doivent être les compétences des personnes chargées de soutenir ou de structurer les espaces collectifs de travail ? Avec quelles concurrences avec d’autres chantiers dans lesquels les personnels doivent s’impliquer (formations locales, réseaux, cité éducative, évaluation d’établissement, etc.) ? Avec quelles évolutions de posture des chefs d’établissement ou inspecteurs, sommés de faire preuve à la fois d’autorité et de consensus, de conformité et de créativité, dans un contexte de gouvernance institutionnelle instable, soumise à l’urgence du temps politique et de la « fast politique » chère à Xavier Pons1?
Autant de questions qui nécessitent de prendre au sérieux l’étude des conditions de cette légitime ambition. André Tricot explique qu’il préfère la notion de « communauté de problèmes » à celle de « communauté de pratiques » : « Peut-être qu’un problème partagé, récurrent, ne trouvant pas de solution en l’état des connaissances scientifiques, constituerait une bonne raison de faire de la recherche2. »

- Voir l’article « Une boussole pour le pilotage de l’éducation prioritaire : dilemmes et tensions » sur le site du Centre Alain-Savary.
Une idée qui a l’air d’être inattaquable : pour qu’une formation soit efficace, il faut qu’elle soit construite à partir des besoins de celles et ceux qu’on va former. Cette légitime demande va se heurter à ce que Bernard Charlot décrit comme le « mythe de la négociation des besoins » : l’adulte a certes un vécu, mais il ne le théorise pas comme un besoin. Il est donc nécessaire de construire un travail spécifique de problématisation, qui va permettre de passer de « problèmes professionnels » à des « objets de travail ». C’est un travail d’orfèvre pour le formateur : comme tout travailleur, l’enseignant n’a pas, par nature, forcément conscience de l’origine du problème qu’il rencontre.
Ainsi, je peux avoir enseigné pendant vingt ans, sans savoir qu’il fallait que j’enseigne la compréhension, alors que je n’ai eu de cesse de déplorer que mes élèves ne comprissent pas assez bien les textes écrits que je leur donnais. Je ne peux pas savoir que mes élèves peuvent coopérer tant que je n’ai pas éprouvé que c’était concrètement possible : ce ne peut donc pas être un « besoin » de ma part. Par contre, si on m’y aide, je peux travailler avec d’autres à approfondir comment nous pourrions mieux comprendre les conditions de la mobilisation des élèves au travail, parce que c’est un problème que nous rencontrons tous, pour lequel nous ne cherchons pas les mêmes solutions, et pour lequel la coopération peut être un levier dont il faut envisager les g…