Natation : apprenons-leur d’abord à redevenir terriens !

Quelles compétences aquatiques à faire construire par des personnes ayant des difficultés dans ce milieu ?
« Le savoir nager correspond à une maitrise du milieu aquatique et ne doit pas être confondu avec les activités de la natation sportive. » (Programme d’EPS des collèges, BO spécial n° 6 du 28 aout 2008)
Depuis 2004, nous travaillons sur les compétences aquatiques. Progressivement, nous nous sommes rendu compte que toutes ces difficultés provenaient d’une même problématique : la séparation factuelle et conceptuelle du savoir nager avec les activités aquatiques sportives. Nous pensons que c’est ce cloisonnement qui crée une confusion dans les pratiques pédagogiques. Que ce n’est qu’en le dépassant que nous pourrons proposer une éducation aquatique complète, mais ciblée, à la fois culturelle et sociétale, surtout émancipatrice. Cet article propose une démarche se voulant « intégrante », articulant les sports aquatiques et la sécurité du savoir nager dans la même compétence.
Commençons par observer un peu l’activité de nos élèves, et quelques incohérences fréquentes, mais symptomatiques…
Ces élèves sont ceux d’une classe de seconde. Ils vont débuter, au minimum, leur deuxième cycle scolaire de natation. L’enseignant se met en retrait, indiquant simplement les espaces de travail.
Un premier élève entre et se lance dans un crawl effréné : ses bras claquent l’eau, fréquence importante, sa tête oscille de gauche à droite, son battement est sur six temps. « Tu voulais faire une course ? — Non je nageais pour rejoindre l’autre bord ».
Un deuxième semble préparer une coulée. Debout, pied de poussée sur le mur derrière lui, l’autre au sol, il tend ses bras sur l’eau. Il pousse, la tête en arrière pour voir son « point de chute », son corps part vers le haut puis tombe à plat. Beaucoup de mousse et de vagues. « Pourquoi tu ne montes pas tes deux pieds sur le mur avant de pousser ? — Pour ne pas couler, m’sieur ! »
Une fille nage tranquillement la brasse à moins d’un mètre le long du mur… Un moment de panique quand elle s’en approche : trois ou quatre mouvements très rapides de bras pour s’accrocher. « Tout allait bien, pourquoi as-tu paniqué sur la fin ? — Je faisais bien mes mouvements de bras, mais, au mur, je ne tombe jamais juste et je bois la tasse. »
À côté, un élève se déplace en dos crawlé, gainé des orteils au bout des doigts, le visage crispé à chaque fois que ses bras l’éclaboussent en claquant l’eau.
Quelques-uns font demi-tour au milieu du bassin, plus de six mouvements leur sont nécessaires, c’est étonnant, car ils se débrouillaient en crawl…
Trois élèves ne nagent que là où ils ont pied, en brasse, tête hors de l’eau. « Monsieur, on ne sait pas bien faire là-bas, dès qu’on n’a plus pied, on stresse et on n’arrive plus à nager ».
Quelques-uns restent accrochés au bord côté petit bain.
Certains ont « oublié leurs affaires » ou ne sont pas venus à la première leçon…
Ces constats classiques sont révélateurs autant de problèmes techniques, d’une mauvaise compréhension du fonctionnement du milieu, que d’une lucidité déterminante pour l’enjeu sécuritaire. Ils sont liés au cloisonnement conceptuel. Lors des stages de formation continue, des questions démontrent les obstacles didactiques concrets ressentis par les enseignants :
- Quel est le « bon moment » pour arrêter la familiarisation au milieu et entrer dans l’apprentissage du « vrai » sport natation ?
- Pourquoi coulent-ils lorsqu’ils arrêtent de battre des jambes en crawl ?
- Est-ce normal d’avoir autant d’élèves qui ne savent « nager » que là où ils ont pied ?
- Par quel « bout » commencer avec les niveaux intermédiaires, tant les problématiques sont différentes&nbs…