À la godille
Jean-Michel Blanquer se rêvait amiral. Trois étoiles, et bientôt quatre. Il avait un discours sur tout, il tranchait sur tout, il ordonnait tout, il maitrisait tous les paramètres, depuis la météo jusqu’à la disposition des bâtiments. Il n’écoutait rien, ne débattait rien. Il lui suffisait de claquer des doigts et les personnels placés sous son autorité savaient immédiatement ce qu’ils étaient : des subalternes. Priés d’exécuter au doigt et à l’œil. On entrait à l’école en chantant, une école remaniée comme on déplace des figurines sur un tapis d’état-major.
Et Jean-Michel Blanquer se rengorgeait. Quelques mois lui avaient suffi là où peinaient et soufflaient ses devanciers. La mixité sociale ? Il suffisait de dédoubler certains effectifs. La laïcité ? Il suffisait d’être ferme sur les prix. L’orientation ? Il suffisait de changer les algorithmes. L’équité ? Il suffisait de récompenser le mérite. La performance des élèves ? Il suffisait de croire en l’avenir.
Bien sûr, à la base, ça râlait. À la base, ça râle toujours, c’est fait pour ça, la base. Manque d’enseignants, manque de formation, externalisation des activités, recrutements improvisés mais pas n’importe où, contenus revisités, bac chamboulé, précocité de choix décisifs. Il pleuvait des initiatives, pas toujours inopportunes, mais marquées au coin d’une volonté souveraine : que rien ne soit soumis à expérimentation, concertation, connaissance fine des résultats.
Pour en être totalement sûr, Jean-Michel Blanquer a recouru à la plus éprouvée des méthodes : casser le thermomètre. Toute instance d’évaluation experte et indépendante a été supprimée. Feu le Cnesco (Conseil national supérieur de l’évaluation du système scolaire), non soumis au ministère et qui s’autosaisissait de ses dossiers, avait déjà été royalement écorné. Mais là, il a bel et bien disparu. On n’est jamais tant apprécié que par soi-même, et, en la matière, l’enfant prodige d’Emmanuel Macron (qui réclamait, dit-on, « des Blanquer à tous les postes ») a fait merveille.
Jusqu’au virus. Tandis que la parole présidentielle, arrogante mais tâtonnante, se perdait en sinusoïdes impromptues, se contredisait, tombait à côté mais toujours de haut, celle du disciple bienaimé en épousait tant bien que mal les méandres, ajustant ici, corrigeant là, au fil des variations conjoncturelles. On ne saurait reprocher au chef de l’État, ni à son ministre préféré, d’avoir dû s’adapter, essayer, tenter le coup, revenir en arrière, etc. Il suffit d’ouïr la cacophonie des experts, les infinies contradictions des doctes, pour accorder quelque indulgence aux élus de la Nation dont la charge est lourde et la connaissance légère.
L’ennui, c’est que la splendeur du souverain ne résiste pas longtemps au patouillis des temps. Jupiter et son enfant de cœur ont conjointement perdu de leur superbe. D’amiraux, ils se sont retrouvés capitaines, et, se croyant maitres du vent, les voici qui s’essaient à la godille, mouvement hélicoïdal qui, pour la propulsion, va de-ci et de-là. Bonne rentrée dans le brouillard.