Accueil > L’actualité vue par le CRAP > C’est d’apprendre qui est sacré


Un documentaire sur une école Freinet en live

C’est d’apprendre qui est sacré

Sylvain Connac

2 mars 2016

Jusque-là, il y avait l’excellent film La voix de l’écolier de Lydie Turco (2010) pour comprendre les fondements de la Pédagogie Freinet et ses pratiques en école primaire. Maintenant, nous pouvons compter sur le non moins excellent documentaire de Delphine Pinson C’est d’apprendre qui est sacré, tourné au début de la rentrée scolaire dernière, dans la classe CM1/CM2 de Michel Duckit, sur la commune de Montagne dans l’Isère.


Dans la classe de Michel Duckit, on observe, éclairée par les explications de son enseignant, la patiente organisation d’une classe coopérative. Ce n’est certes pas un fonctionnement sans limite ni réserve, mais au regard des orientations actuelles prises par l’Éducation nationale et des défis majeurs qui sont lancés aux acteurs de notre système éducatif, on accède réellement à ce que devraient devenir toutes les classes en France : des espaces où les enfants prennent plaisir à apprendre, où les savoirs transmis s’appuient sur ce qui se vit en dehors de l’école, où être différent ne pose absolument aucun souci, où réussir des évaluations ne rend pas supérieur mais plus responsable vis-à-vis de ses camarades, où tous les élèves progressent, où l’école est un véritable lieu d’entraînement à la future vie citoyenne par l’exercice effectif de la mitoyenneté, où les parents d’élèves sont les bienvenus, où l’enseignant trouve un sens utile à son activité professionnelle.

Une base crédible

En somme, ce film constitue une très belle base pour créer des échanges entre les intéressés par les problématiques éducatives. Il a la force de proposer une base crédible, avec des propositions effectives et sérieuses, qui ne dénigrent personne. Il représente également une ressource pertinente à utiliser en formation initiale ou continue des enseignants.

Par exemple, on comprend comment Michel Duckit prend en compte la diversité de ses élèves, par une combinaison entre fichiers auto-correctifs, plans de travail personnalisé, structuration de l’autonomie des élèves et posture enseignante soucieuse de susciter des apprentissages. Autre exemple, on assiste à un climat de classe à la fois vivant (les élèves échangent, se déplacent, manipulent du matériel) et profondément serein. Les élèves chuchotent parce que c’est nécessaire pour que chacun puisse exercer ses propres libertés et pour que la classe reste un espace calme, propice à la concentration.

Dernier exemple (il y en aurait plusieurs autres possibles), les élèves apprennent en cherchant. «  On tâtonne gomme en main.  » Ainsi, les réponses qu’ils obtiennent, par leurs recherches ou l’intervention du maître, le sont au regard de questions qu’ils se posent. On évite ainsi la terrible impasse des élèves : obtenir des réponses à des questions qu’ils ne se posent pas. Le sentier que les élèves empruntent régulièrement y est pour beaucoup…

La prégnance du cadre

Ce film représente enfin une belle occasion pour réconcilier les parents et l’école, ainsi que les enseignants entre eux. Principalement parce qu’il ne véhicule pas de vision angélique de la pédagogie. A plusieurs reprises, Michel Duckit insiste sur le cadre, qu’il dit installer lui-même, pas forcément en attendant que les élèves en formulent la demande et manifestent leur accord. Ce cadre, si précieux pour se sentir autorisé à prendre le risque d’apprendre, n’est pas négociable. Il réaffirme l’importance de l’intervention forte de l’enseignant dans sa classe et le recours à une institutionnalisation des relations qui dépasse le seul contrôle par les adultes de ce qui se passe. Les élèves que l’on observe ne travaillent pas pour Michel, mais, par son intermédiaire, s’engagent dans des activités exigeantes à travers un travail scolaire émancipateur.

Ce même cadre conduit notamment les élèves à s’investir dans des réunions coopératives, où ils sont conduits à prendre les décisions qui concernent la vie de la classe. Ils apprennent ainsi à développer des capacités autour de la participation aux instances démocratiques. Le cadre se traduit également par une conception très pertinente des évaluations. Celles-ci ne servent pas à trier les élèves et n’ont pas pour effet d’en décourager certains, puisque ce qui n’est pas réussi du premier coup doit être repris plus tard, avec, si besoin, le soutien de l’organisation coopérative de la classe. Même si l’enseignant explique que «  l’échec scolaire est une invention de l’école  », il n’existe pas dans sa classe. L’élève Yanis est un exemple très significatif.

L’avis de néophytes

En somme, voici, de mon point de vue, vers quelles organisations et conceptions de l’école nous devrions tous travailler. C’est tout du moins ce que je me suis dit après avoir visionné ce film. Alors, j’en ai présenté des extraits en amphi, à des étudiants en L2 de l’université Paul-Valéry à Montpellier. Ils ne sont pas engagés depuis longtemps dans les réflexions éducatives et proviennent d’horizons très divers, socialement et culturellement.

Plusieurs idées ont été perçues par ces étudiants. Vous allez constater que les avis sont partagés :

  • La liberté des élèves est encadrée par des rituels (« Quoi de neuf ?  », réunion, moments collectifs), ce qui permet à chacun d’apprendre à son rythme autour d’un plan de travail clair et cadré.
  • L’enseignant part des envies et des questionnements des élèves pour conduire à des connaissances précises. Il se montre à l’écoute de ces petites choses pour accompagner plus loin dans les savoirs et dans les envies de recherche. C’est intéressant cette idée de se servir du «  Quoi de neuf ?  » pour appuyer ses leçons. On ne voit pas assez dans les écoles ces situations de partage avec l’extérieur. Ici, on s’intéresse directement au réel. Les situations d’apprentissage apparaissent plus spontanées.
  • Les élèves participent aux responsabilités de la vie quotidienne. Ils sont autonomes pour faire vivre la classe.
  • L’enseignant pose un cadre, un environnement, une ambiance pour que chacun puisse progresser. Il est organisateur et accompagnateur. C’est lui qui guide le travail des enfants.
  • Les élèves ne sont pas en compétition puisque le but est que chacun progresse. C’est ce qui permet un esprit d’entraide automatique.
  • Il s’agit d’une petite classe, avec du matériel et du «  dehors.  » Le contexte facilite le lien avec la nature et l’activité réelle.
  • L’enseignant intervient beaucoup parce que les élèves bougent beaucoup. Les enfants sont très autonomes. Certaines organisations sont observées pendant les stages.
  • L’enseignant est un peu extrémiste du fait qu’il se détache du système d’éducation que l’on connaît tous. Peut-être accorde-t-il trop de libertés et d’autonomie aux enfants. Ce sont des êtres qui ont besoin d’être cadrés.
  • Tout reste axé sur les apprentissages intellectuels. On ne voit pas ce qui est fait ailleurs pour l’enfant, autrement que sur le cerveau.
  • Le changement de pédagogie au collège risque de les démotiver. Les étudiants ont également formulé plusieurs questions : Comment l’enseignant organise-t-il les ceintures et tout le reste ? Comment le calme est-il ainsi établi dans la classe ? Quand cet enseignant fait-il ses leçons ? Comment les élèves arrivent-ils à avoir une base pour effectuer les exercices ? Les élèves ont-ils des devoirs à la maison ? Qu’est-ce qui motive les enfants à travailler ? S’ils ne veulent pas travailler, que se passe-t-il ? Quelles sont les sanctions utilisées ? Le fait de ne pas avoir de manuel scolaire permet-il aux élèves d’assimiler les savoirs scolaires ? Que se passe-t-il pour les élèves qui n’ont pas vu la leçon avant l’activité en plan de travail ? Est-ce que ça pose problème au collège ? Les élèves ne vont-ils pas perdre leurs repères ? Que se passe-t-il pour un élève qui avance lentement ? Et pour celui qui n’a pas le niveau en fin d’année ? Qu’en pensent les autres enseignants dans l’école ? Sont-ils attirés par cette pédagogie ?

Je me suis alors aperçu que la perception de ce film opère selon les filtres de ses expériences en éducation : manuels, leçons, sanctions, carottes, redoublement… Plusieurs étudiants semblent choqués par ces images tant elles se détachent de ce qu’ils ont vécu et de ce qu’ils observent dans les écoles où ils sont accueillis. La force des témoignages les pousse à y croire, mais la perplexité issue du contraste entre ce qu’ils voient et ce qu’ils connaissent les conduit alors à s’interroger sur ce que serait une «  bonne éducation.  » Certains y répondent par des postures conservatrices. D’autres par un farouche optimisme face au changement.

Le travail de fond sur l’évolution de l’école se poursuit donc… Le sentier sera long, mais riche !

Sylvain Connac

Pour commander le film et en savoir plus : http://cestdapprendrequiestsacre-lefilm.com/