Valeurs et finalités

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Couverture du HSN n° 55, Petit dictionnaire des mots de l’éducation

La voie professionnelle fait suite en France au premier cycle de l’enseignement secondaire, avec une double finalité : former les élèves à un métier et les préparer à des études supérieures. La formation professionnelle initiale s’est progressivement scolarisée pour s’inscrire comme la « voie professionnelle » lors de la rénovation de 1999, à côté des voies générale et technologique du lycée. Communément appelée « voie pro », elle accueille aujourd’hui près d’un tiers des lycéens, soit en CAP (Certificat d’aptitude professionnelle), formation courte en 2 ans, soit en Bac pro (Baccalauréat professionnel) préparé en 3 ans depuis 2009. Cet alignement de la formation du Bac pro sur les autres voies du lycée a contribué à renforcer son attractivité (Troger, Bernard, Masy, 2016), pour des élèves qui passent aussi un diplôme intermédiaire (BEP) afin de leur garantir une qualification initiale.

Pour la majeure partie, les élèves s’orientent vers la voie pro en intégrant un LP (Lycée professionnel) alors que d’autres, une faible part, préfèrent devenir apprenti (dans un Centre de formation des apprentis – CFA – avec un contrat de travail). Les lycées et campus des métiers regroupent les formations d’un champ professionnel et contribuent à la dynamique de formation Bac-3/Bac+3. Outre ces grands pôles de spécialité la voie pro existe aussi dans les lycées polyvalents ou des petits LP à faible effectif. Les spécialités sont nombreuses, près d’une centaine de Bac pro et environ 200 pour le CAP, incluant aussi le domaine de l’agriculture.

Chaque diplôme professionnel est défini par un référentiel d’activités professionnelles. La particularité de l’évaluation certificative est qu’elle se déroule majoritairement en CCF (Contrôle en cours de formation). Près de trente ans après sa création, en 1985, le Bac pro est devenu le 2e baccalauréat en nombre d’élèves (en juin 2019, 51 % des candidats se présentent en séries générales, 21 % en séries technologiques et 28 % en séries professionnelles). Pourtant, le taux de réussite à cet examen, 82,3 % en Bac pro en juin 2019, reste bien en deçà des bacs généraux (91,2 %) et technologiques (88,2 %).

Ce n’est pas si simple

La voie pro accueille une grande diversité d’élèves. À côté des lycéens ayant un réel projet professionnel, nombreux sont ceux qui ont été orientés par défaut (Jellab, 2014). Pour ces « vaincus » du collège ayant un parcours scolaire chaotique, l’orientation vers la voie pro est fortement corrélée à un faible niveau dans les disciplines académiques et/ou à un manque de projet de formation. Des élèves arrivent aussi des autres voies du lycée (réorientation) grâce aux passerelles, qui fonctionnent quasi-exclusivement dans ce sens-là. Pour certains élèves, l’orientation subie vers la voie pro se conjugue aussi avec une affectation dans une spécialité professionnelle par défaut, souffrant d’une faible attractivité. À ce flux d’élèves se joint un nombre croissant de jeunes issus de l’enseignement adapté et d’élèves allophones nouvellement arrivés en France (EANA) du fait des politiques éducatives d’inclusion. Ainsi, les élèves intègrent la voie pro avec des motivations, des parcours scolaires, sociaux et personnels variés. Les enseignants doivent alors travailler la restauration de l’estime de soi de certains élèves, parfois en perte de confiance, qui n’imaginent pas réussir leurs études, pour les réinscrire dans une perspective positive. Pourtant, une dimension rassemble ces élèves, celle d’avoir souvent des origines sociales modestes. Davantage issus de milieux populaires que les lycéens des voies générale et technologique, ils ne possèdent que peu les normes de l’école. Les enseignants travaillent avec eux sur la (ré)appropriation des règles du travail scolaire pour les engager dans les apprentissages. Le métier de ces enseignants se caractérise donc par une double dynamique : accompagner ces adolescents en doute et leur faire acquérir des compétences professionnelles.

Dans la voie pro, la formation s’inscrit dans une alternance entre des enseignements en LP et des périodes de formation en milieu professionnel (PFMP). Lorsqu’ils sont au LP, les élèves alternent aussi des cours d’enseignement général et d’enseignement professionnel, qui, eux, se déroulent dans des espaces dédiés, simulateur d’activités administratives, laboratoires, ateliers, par exemples. Les élèves peuvent vivre des tiraillements entre ces deux types d’enseignements, le général les renvoyant vers leurs difficultés scolaires antérieures et le professionnel vers des perspectives professionnelles prometteuses. Les enseignants travaillent alors avec eux pour construire un nouvel intérêt en tissant ensemble les savoirs du général et du professionnel. Et pour cela, la transformation de la voie professionnelle, entrée en vigueur à la rentrée 2019, instaure la co-intervention où professeurs du général et du professionnel exercent ensemble pour développer des compétences transversales. Parallèlement, les élèves préparent désormais leur « chef-d’œuvre » obligatoire pour tout diplôme.

Une autre tension existe aussi entre les apprentissages réalisés au LP et ceux effectués en « situation réelle » du monde professionnel. D’un côté, les situations sont didactisées et accompagnées par des enseignants prêts à apporter une remédiation ; d’un autre côté, le monde du travail avec ses contraintes et ses règles, et un tuteur (de stage) avec lequel de nouvelles relations se tissent. Ces stages permettent aux élèves de découvrir le monde du travail dans lequel ils vont construire un projet d’avenir. Ces stages donnent lieu à une évaluation certificative par le tuteur en concertation avec l’enseignant de spécialité.

L’évaluation en CCF suscite encore des résistances : ses détracteurs dénoncent une omniprésence des évaluations au détriment des enseignements, qui déboucheraient sur des « diplômes maison » ; ses partisans, au contraire, prônent le travail d’explicitation fait pour donner du sens aux évaluations et contribuer à une plus grande équité. Il est vrai que le calendrier scolaire des élèves de la voie pro est très précisément organisé en fonction des épreuves de CCF, ce qui nécessite un renforcement du « séquençage » des apprentissages caractérisé par des périodes de formation très cadrées à l’issue desquelles sont planifiées des temps d’évaluation avec une grande précision.

Enfin, un point d’achoppement persiste encore dans la finalité de poursuite d’études. Les résultats des lycéens pros engagés dans les études supérieures restent encore bien en-dessous de leurs homologues des autres voies. Les meilleurs résultats s’observent lorsque les études se font dans la continuité de la voie pro, BTS, DUT, licence pro mais lorsque les détenteurs d’un Bac pro s’engagent dans des études à l’université leurs chances de réussite deviennent alors infimes. Pour mieux préparer la poursuite d’études, désormais les élèves de terminale Bac pro choisissent un module entre « entrée dans le monde du travail » et « poursuite d’études ». Or, ces jeunes issus de milieux modestes connaissent mal les exigences de l’enseignement supérieur et doivent décider de leur avenir alors même qu’ils viennent à peine de devenir des élèves en réussite.

La voie pro est le lieu de la métamorphose pour de nombreux élèves. Ce cursus révèle l’excellence scolaire de collégiens devenus lycéens pros assidus et motivés. Alors qu’elle reste encore socialement méconnue, la voie pro s’inscrit pourtant dans le panorama scolaire comme la voie de l’émancipation scolaire.

Sabine Coste
Enseignante formatrice à l’Inspé de Chambéry

POUR ALLER PLUS LOIN

Cahiers pédagogiques n° 540, « Voie professionnelle, (r)évolution en cours », novembre 2017.

Sabine Coste, Gilbert Crépin, Bien débuter en lycée professionnel. Repères et clés pour l’enseignant, Canope éditions-Cahiers pédagogiques, 2019.

Aziz Jellab, L’émancipation scolaire : pour un lycée professionnel de la réussite, Presses universitaires du Mirail, 2014.

Vincent Troger, Pierre-Yves Bernard, James Masy, Le baccalauréat professionnel : impasse ou nouvelle chance ? Les lycées professionnels à l’épreuve des politiques éducatives, PUF, 2016.

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